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Discussion catholique
de l’encyclique
« Magnifica Humanitas »

Lettre pastorales de
Mgr Joseph Strickland

25.05.2026

Chers frères et sœurs en Christ, 

En tant que successeur des Apôtres, j’ai le devoir solennel non seulement de prêcher l’Évangile, mais aussi d’aider les fidèles à discerner les esprits du temps à la lumière de la vérité immuable confiée à l’Église par Notre Seigneur Jésus-Christ. Saint Paul exhortait Timothée à « prêcher la parole, insister en toute occasion, favorable ou non, reprendre, exhorter, corriger, avec toute patience et en instruisant » (2 Timothée 4, 2). Ce devoir incombe à tout évêque chargé de la garde du dépôt de la foi.  

C’est pourquoi il me semble important d’aborder les préoccupations suscitées par la récente encyclique « Magnifica Humanitas » du Saint-Père Léon XIV. Certains y ont trouvé des passages éclairants et convaincants. D’autres, en revanche, ont éprouvé un profond malaise à sa lecture, craignant que, derrière de nombreuses affirmations justes, le document ne reflète un glissement théologique plus large risquant de placer l’homme au centre, occultant ainsi la primauté de Dieu.  

Parce que ces questions touchent au cœur même de la foi catholique, il me semble nécessaire de proposer une réflexion doctrinale approfondie. Il ne s'agit pas d'une démarche hostile ou rébellion, ni d'une volonté de semer la confusion ou la division au sein de l'Église. Au contraire, la véritable charité exige la clarté. Les fidèles méritent des pasteurs capables de parler avec franchise lorsque des orientations ou des cadres théologiques semblent susceptibles de les égarer. 

L’Église a toujours enseigné que chaque époque doit être jugée à la lumière du Christ – non pas le Christ réinterprété à travers le prisme des idéologies modernes, mais le Christ tel qu’il nous a été transmis par l’Écriture sainte, la Tradition et le Magistère pérenne de l’Église. Certes, la technologie, l’intelligence artificielle et l’évolution des réalités sociales exigent une profonde réflexion morale. Cependant, aucune époque, aucune crise, aucune révolution technologique ne saurait altérer les vérités fondamentales de la foi catholique : l’homme est déchu par le péché, racheté uniquement par Jésus-Christ, appelé à la conversion et à la sanctification, et destiné non seulement à une prospérité terrestre, mais à l’union éternelle avec Dieu. 

C’est avec ce souci du salut des âmes et cette fidélité à la foi catholique que je propose la réflexion suivante.  

La lettre encyclique récemment publiée sur l'intelligence artificielle, le transhumanisme, la dignité humaine, l'économie, la guerre et l'avenir de l'humanité se présente comme une réflexion majeure sur les implications morales et sociales de l'ère technologique. Elle contient de nombreuses affirmations résolument catholiques, voire admirables : elle rejette le transhumanisme, met en garde contre la technocratie, condamne l'exploitation et la traite des êtres humains, défend la dignité de la personne humaine, affirme l'Incarnation, parle de la grâce, fait référence à l'Eucharistie et insiste sur le fait que l'homme ne doit jamais être réduit à une machine ou à des données. 

Malgré ces aspects positifs, de nombreux catholiques fidèles éprouveront un profond malaise à sa lecture. Ce malaise ne provient pas de passages isolés, mais de l'orientation générale, de l'accent mis sur certains points et du centre de gravité théologique du document lui-même. 

Le plus grand souci n'est pas que le document dise des choses fausses sur l'humanité, mais qu'il bouleverse la hiérarchie des vérités en plaçant l'humanité, l'épanouissement humain, la dignité humaine et les relations humaines au centre, d'une manière qui risque d'éclipser la primauté de Dieu, du péché, de la rédemption, du culte et du salut. 

La théologie catholique prend son origine en Dieu. Elle commence par la gloire de Dieu, sa souveraineté, sa sainteté, la réalité du péché, la nécessité de la rédemption, la Croix du Christ, le jugement éternel et le salut des âmes. La dignité humaine est affirmée précisément parce que l'homme est créé par Dieu, racheté par le Christ et ordonné à la communion éternelle avec Lui. La dignité humaine émane de Dieu et lui demeure subordonnée. 

Dans ce document, cependant, l'accent semble souvent être mis sur l'inverse. À maintes reprises, le discours s'articule autour de l'épanouissement humain, de la vulnérabilité humaine, de la solidarité humaine, de la fraternité humaine, de la communion humaine, des relations humaines, de la participation humaine et de la préservation de l'humanité elle-même. 

Certes, la doctrine catholique aborde ces sujets. Pourtant, l'insistance répétée sur ce point donne l'impression que la crise première du monde moderne est la « déshumanisation », plutôt que le péché contre Dieu. Le mal est souvent décrit en termes de fragmentation, de domination, d'exclusion, de réductionnisme technologique ou de relations brisées, plutôt que comme une rébellion contre la loi divine et la nécessité de la repentance et de la conversion. 

Le traitement réservé au Christ le révèle particulièrement. Traditionnellement, le Christ est proclamé, comme il se doit, comme le Fils éternel de Dieu, le Rédempteur, le Sauveur du péché, l'Agneau sacrificiel, le Roi, le Juge des vivants et des morts. 

Bien que ce document fasse assurément référence au Christ, à l'Incarnation, à la grâce et à l'Eucharistie, le Christ y est souvent présenté avant tout comme la révélation de l'humanité authentique, le modèle de la communion, celui qui révèle la dignité humaine, l'accomplissement des relations humaines. S'il est vrai que le Christ révèle l'homme à lui-même, cette vérité est toujours subordonnée à la réalité plus vaste de la rédemption du péché et de la réconciliation avec Dieu. Le Christ ne se contente pas de révéler l'humanité authentique ; il sauve l'humanité déchue par sa Passion, sa Mort et sa Résurrection. 

Dans ce document, cependant, il arrive que le Christ apparaisse presque plus important comme accomplissement de l'humanité que comme Sauveur du péché. Cela donne l'impression d'une théologie anthropocentrique, où la personne humaine devient le centre de l'interprétation. L'absence relative d'un traitement explicite du péché renforce cette impression.  

Ce document aborde en détail les systèmes de pouvoir, la technocratie, la guerre, l'injustice économique, la manipulation, le contrôle algorithmique, la fragmentation sociale et la déshumanisation. En revanche, il évoque peu le péché originel, la concupiscence, le repentir personnel, la culpabilité morale, le jugement, l'enfer, la pénitence ou le destin éternel de l'âme. 

De ce fait, les racines du mal apparaissent avant tout structurelles plutôt que spirituelles. La doctrine catholique enseigne que le désordre de la société découle en fin de compte du désordre du cœur humain blessé par le péché originel. La technologie en elle-même n'est pas la crise la plus profonde ; la véritable crise est celle de l'homme séparé de Dieu.  

Cette préoccupation transparaît notamment dans l’appel répété du document à bâtir une « civilisation de l’amour ». Cette expression, authentiquement catholique, a été employée par des papes tels que Paul VI et Jean-Paul II. Traditionnellement, cette vision s’enracinait explicitement dans la conversion, l’évangélisation, le règne social du Christ Roi, l’obéissance à la loi divine et la grâce surnaturelle. 

Dans cette nouvelle perspective, la « civilisation de l’amour » peut parfois sembler moins découler de la conversion au Christ que s’apparenter à un projet humanitaire mondial axé sur la fraternité, la solidarité, l’inclusion et la paix. Or, aucun de ces objectifs n’est erroné. Le problème réside dans le fait que la dimension surnaturelle du salut paraît moins centrale que la construction d’un ordre social humain. 

C’est pourquoi de nombreux catholiques fidèles trouveront ce document profondément troublant. La crainte n’est pas seulement que la doctrine soit niée d’emblée, mais que tout le cadre de référence se modifie subtilement : d’une théocentrisme à une anthropocentrisme, du salut à l’épanouissement humain, du péché aux systèmes, de la rédemption à la relation, du culte à l’humanitarisme. 

L’Église a maintes fois mis en garde contre les formes d’humanisme religieux qui, tout en préservant le langage chrétien, déplacent progressivement le centre du christianisme de Dieu vers l’homme. Lorsque la dignité humaine se détache de la souveraineté de Dieu, lorsque la transformation sociale éclipse le salut, et lorsque le langage de la communion remplace celui de la repentance et de la sanctification, le christianisme risque de se réduire à une vision purement éthique ou humanitaire. 

Je reconnais que ce document n'est pas dépourvu d'éléments authentiquement catholiques. Son rejet du transhumanisme est ferme et important. Son insistance sur le fait que l'homme ne doit jamais être réduit à une machine ou à un algorithme est précieuse. Sa défense de l'incarnation, de la souffrance, des limites et de la dignité humaine s'oppose fermement à de nombreux courants dangereux de la culture moderne. De plus, ses mises en garde concernant la guerre de l'IA, l'exploitation, la manipulation numérique et la domination technologique sont sérieuses et souvent pertinentes.  

Cependant, le problème est plus subtil et, de ce fait, plus préoccupant à certains égards. Il réside dans l'accent mis sur certains aspects, l'orientation théologique et le point de vue anthropologique. 

La théologie catholique affirme clairement que l'homme ne peut être pleinement compris qu'en relation avec Dieu, et que la dignité humaine ne trouve son véritable sens que dans l'ordre de la création, de la rédemption, de la grâce et du salut éternel. Sans cette hiérarchie fermement préservée, même les plus beaux discours sur la dignité, la paix, la fraternité et l'humanité dérivent vers une forme d'humanisme christianisé où l'homme devient le centre pratique. 

C’est pourquoi les catholiques fidèles qui liront ce document pourraient éprouver non seulement un désaccord, mais une profonde inquiétude spirituelle. Le problème ne réside pas seulement dans le contenu du texte, mais aussi dans ce qui semble être devenu central : l’ordre surnaturel de la théologie catholique est-il progressivement éclipsé par une anthropologie centrée avant tout sur l’humain ? 

Au cœur de ce débat se trouve une question bien plus importante que l'intelligence artificielle, la technologie, l'économie, voire même la politique mondiale. La véritable question est la suivante : qui est au centre ? 

Depuis deux mille ans, l’Église catholique proclame que Jésus-Christ n’est pas seulement la révélation de l’humanité authentique, ni un simple modèle de communion et de solidarité. Il est le Fils éternel de Dieu, crucifié et ressuscité pour le salut des pécheurs. L’Église existe avant tout pour glorifier Dieu, proclamer l’Évangile, sauver les âmes et conduire l’humanité à la vie éternelle. 

Certes, l’Église doit défendre la dignité humaine, résister à la déshumanisation technologique, s’opposer à l’exploitation et lutter contre l’injustice. Cependant, toutes ces préoccupations doivent demeurer ancrées dans l’ordre surnaturel. La dignité humaine ne saurait être dissociée de la vérité que l’homme est une créature appartenant à Dieu et appelé à la conversion, à la sainteté et à l’adoration. Lorsque l’humanité elle-même devient le principal prisme d’interprétation de la théologie, même les plus beaux discours sur la fraternité, la paix, la communion et la dignité peuvent peu à peu dériver vers une forme d’humanisme religieux qui ne place plus Dieu au centre. 

C’est pourquoi le discernement est plus que jamais nécessaire à notre époque. 

Nous vivons à une époque profondément tentée par l’anthropocentrisme – une époque qui parle de plus en plus d’humanité tout en oubliant Dieu, qui parle de solidarité tout en négligeant le repentir, et qui cherche le salut à travers les systèmes, la technologie, la psychologie ou les structures politiques plutôt que par la Croix de Jésus-Christ. 

La réponse à la crise moderne ne se trouve ni dans le transhumanisme, ni dans la technocratie, ni dans l'intelligence artificielle, ni dans une vision purement humanitaire du monde. Elle ne se trouve pas non plus dans le désespoir ou la peur. La réponse demeure ce qu'elle a toujours été : Jésus-Christ, Roi des rois et Seigneur des seigneurs.  

Seul le Christ révèle la grandeur et la misère de l'homme. Seul le Christ guérit les blessures du péché. Seul le Christ rétablit l'ordre divin. Seul le Christ peut apporter la véritable paix, car seul le Christ réconcilie l'homme avec Dieu. 

En tant que catholiques, nous devons donc demeurer fermement enracinés dans la foi pérenne de l’Église – dans l’Écriture sainte, la Tradition sacrée, le Saint Sacrifice de la Messe, la dévotion eucharistique, la prière, la pénitence, la fidélité à la vérité et la recherche de la sainteté. Nous devons résister à toute tentative de réduire le christianisme à un simple projet terrestre, même lorsqu’elle se pare d’un langage compatissant ou spirituel. 

Le monde n'a pas besoin d'une nouvelle religion centrée sur l'humanité. Le monde a besoin de l'Évangile. 

Que Notre-Dame, Siège de la Sagesse et Destructrice des hérésies, intercède pour l’Église en ce temps de trouble. Qu’elle nous aide à demeurer fidèles à son Divin Fils, afin qu’en tout temps et dans toute épreuve nous puissions proclamer avec clarté et courage : « Jésus-Christ, hier, aujourd’hui et éternellement » (Hébreux 13, 8). 

Évêque Joseph Strickland, 
évêque émérite  

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