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Rafqa Pietra CHOBOQ AR-RAYES

(1832 -1914)

Sainte Religieuse
de l’Ordre Libanais Maronite  

 1ère sainte libanaise

Rafqa vit le jour le 29 Juin 1832 à Himlaya, un petit village du Liban. Elle était fille unique. Elle fut baptisée le 7 juillet 1832 et reçut le prénom de Boutrossieh (Pierrette). Ses Parents l'ont élevée dans l'amour de Dieu et l'assiduité à la prière.

Sa mère mourut en 1839 alors que Boutrossieh n'avait que sept ans. Ce fut pour elle une grande peine. Son père connut la misère et la nécessité. Il décida alors, en 1843, de l'envoyer à Damas pour travailler chez M. Asaad al-Badawi, d'origine libanaise. Elle y resta quatre ans.

Boutrossieh revint à sa maison en 1847 et trouva son père remarié. Elle était belle, de bon caractère et d'une humble piété. Sa tante maternelle voulait la marier à son fils et sa marâtre à son frère.

Alors que le conflit entre les deux femmes grandissait, Boutrossieh, elle, cultivait le désir d'embrasser la vie religieuse. Elle demanda à Dieu de l'aider à réaliser son désir. L'idée lui vint d'aller au couvent Notre-Dame de la Délivrance à Bikfaya pour se joindre aux Mariamettes, fondées par le Père Joseph Gemayel.

En entrant à l'église du couvent, elle sentit une joie intérieure indescriptible. Alors qu'elle priait devant l'icône de Notre-Dame de la Délivrance, elle entendit une voix qui lui dit : « Tu seras religieuse ».

La mère supérieure admit Boutrossieh sans l'interroger. En connaissant cette nouvelle, son père vint, avec sa femme, pour la ramener à la maison mais elle refusa de les rencontrer.

Après la période de postulat, Elle reçut l'habit de novice en la fête de Saint Joseph, le 19 mars 1861 et le prénom Anissa. L'année suivante, à la même date, elle prononça ses vœux temporaires.

La nouvelle professe fut envoyée au Séminaire de Ghazir où elle fut chargée de la cuisine.

Durant son séjour à Ghazir, elle profitait de ses moments libres pour approfondir ses connaissances de la langue Arabe, de la calligraphie et du calcul.

En 1860, sœur Anissa fut transférée à Deir al-Qamar pour enseigner le catéchisme aux jeunes filles. Elle assista durant cette même année aux événements sanglants survenus au Liban. Il lui arriva de sauver la vie d'un petit enfant qu'elle cacha dans sa robe. Elle passa environ un an à Deir al-Qamar puis revint à Ghazir.

En 1863, sœur Anissa rejoignit une école de sa congrégation à Jbeil pour instruire des jeunes filles et les former aux principes de la foi chrétienne.

Un an après, elle fut transférée à Maad. Elle y passa sept ans, durant lesquels elle fonda une école pour l'éducation des jeunes filles.

Au cours de son séjour à Maad, vers 1871, une crise secoua la Congrégation des Mariamettes qui fut aussitôt dissoute ; ce fait troubla sœur Anissa. Elle entra à l'église Saint Georges pour prier le Seigneur et Lui demander de lui montrer la bonne voie. Elle entendit une voix disant : « Tu resteras religieuse ».

Le soir même de sa prière, elle rêva et vit en songe trois Saints : Saint Georges, Saint Siméon le Stylite et Saint Antoine le Grand, Père des moines, qui lui dit à deux reprises : « Entre dans l'Ordre Libanais Maronite ». Elle alla donc de Maad au monastère de Mar Sémaan al-Qarn à Aito (Liban-Nord), où elle fut immédiatement acceptée. Elle y passa 26 ans.

Le 12 juillet 1871, elle reçut l'habit de novice et le prénom de sa mère Rafqa. Elle fit sa profession solennelle le 25 août 1872. Et dès lors, elle fut un exemple vivant pour les moniales par son observation des Règles.

Le premier dimanche d'octobre 1885, en la fête de Notre Dame du Rosaire, Rafqa entra à l'église du monastère et se mit à prier, demandant au Seigneur de la faire participer à sa Passion Rédemptrice. Sa prière fut immédiatement exaucée. Le soir, avant de dormir, elle sentit un mal insupportable à la tête qui, par la suite, atteignit ses yeux.Tous les soins utilisés étaient sans résultats.

On consulta un médecin américain qui décida d'opérer Rafqa dans l'immédiat. Elle refusa l'anesthésie durant l'opération, au cours de laquelle le médecin lui arracha accidentellement son œil qui tomba par terre en palpitant. Rafqa ne se plaignit pas et lui dit : « Pour la Passion du Christ. Que Dieu bénisse tes mains et te récompense ». Puis le mal ne tarda pas à passer à l'œil gauche.

L'Ordre Libanais Maronite décida de fonder le monastère de Saint Joseph en 1897. Six moniales furent transférées du monastère Saint Simon au nouveau monastère Saint Joseph. Parmi elles, figurait Rafqa, car les sœurs étaient très attachées à elle et espéraient la prospérité de leur monastère grâce à ses prières. Mère Ursula Doumit, originaire de Maad, fut nommée Supérieure.

En 1899, Rafqa devint complètement aveugle puis paralysée. Ses articulations se disloquèrent, son corps devint aride et sec : un squelette peu à peu décharné. Elle passa les sept dernières années de sa vie étendue seulement sur le côté droit de son corps. Sur son visage rayonnant et paisible, se lisait un sourire céleste.

Selon le jugement des médecins, Rafqa était atteinte d'une tuberculose ostéoarticulaire.

Rafqa vécut 82 ans, dont 29 dans les souffrances qu'elle supportait avec joie, patience et prière pour l'amour du Christ.

Le 23 mars 1914, Rafqa demanda la Sainte Communion puis remit son esprit en appelant Jésus, la Vierge Marie et Saint Joseph.

Enterrée au cimetière du monastère Saint Joseph, une lumière splendide apparut sur son tombeau pendant deux nuits consécutives. Par l'intercession de Sainte Rafqa, Notre Seigneur a fait beaucoup de miracles et a accordé largement ses grâces.

Le 10 juillet 1927, sa dépouille fut transférée dans un nouveau tombeau, dans l'église du monastère.

 La cause de sa Béatification a été soumise au Vatican le 23 décembre 1925.

Rafqa Pietra Choboq Ar-Rayès a été béatifiée le 17 novembre 1985 et canonisée le 10 juin 2001, à Rome, par Paul II (Karol Józef Wojtyła, 1978-2005). 

Source principale : vatican.va (« Rév. x gpm »).

http://levangileauquotidien.org/main.php?language=FR&module=saintfeast&localdate=20140323&id=2936&fd=0

Lettre du 22 juillet 2026 sainte Rafqa

Bien chers Amis,

« La souffrance humaine a atteint son sommet dans la passion du Christ et, simultanément, elle a revêtu une dimension complètement nouvelle: elle a été liée à l’amour, à l’amour qui crée le bien, en le tirant même du mal, en le tirant au moyen de la souffrance, de même que le bien suprême de la Rédemption du monde a été tiré de la Croix du Christ…» (saint Jean-Paul II, Lettre apostolique Salvifici doloris, 11 février 1984, n° 18). Sainte Rafqa est entrée profondément dans ce mystère de la souffrance avec le Christ: «Cette moniale de l’Ordre libanais maronite, disait saint Jean-Paul II, désirait aimer et donner sa vie pour ses frères. Dans les souffrances qui n’ont cessé de la tourmenter durant les vingt-neuf dernières années de son existence, elle a toujours manifesté un amour généreux et passionné pour le salut de ses frères, puisant dans son union au Christ, mort sur la Croix, la force d’accepter volontairement et d’aimer la souffrance, authentique voie de sainteté» (10 juin 2001).

Le 29 juin 1832, au village de Himlaya, sur la montagne libanaise, à 30 km de Beyrouth, vient au monde une petite fille qui reçoit au Baptême le prénom de Boutroussiyé (Pierrette). Elle est l’unique enfant de Murâd et de Rafqa, chrétiens qui appartiennent à l’Église maronite, fondée par saint Maron (mort en 410). Cette communauté a dû fuir devant l’empereur byzantin au vie siècle, puis devant l’invasion des musulmans au viiie siècle et se réfugier dans les monts du Liban, avant de devenir le noyau de la nation libanaise. L’Église maronite est unie à l’Église romaine. Pierrette apprend de sa mère les premiers rudiments du catéchisme accompagnés par une forte dévotion mariale. Elle n’a que sept ans lorsqu’elle perd sa mère. À onze ans, on l’emmène à Damas où elle sert, pendant quatre ans, comme domestique dans une famille maronite, et reçoit une excellente éducation chrétienne. En 1847, la jeune fille revient au domicile familial à Himlaya, rappelée par son père, qui souhaite la voir se marier. Mais Pierrette a déjà conçu le désir de devenir religieuse.

Parvenue à l’âge d’environ vingt ans, alors qu’elle est très belle, elle entre, malgré l’opposition de son père, comme sœur converse chez les Mariamettes (Filles de Marie) à Bikfaya. Cette congrégation de Sœurs libanaises, récemment fondée par le Père Joseph Gemayel avec la collaboration de Pères jésuites, est vouée à l’enseignement des jeunes filles. Le monastère est consacré à Notre-Dame. «Lorsque j’entrai dans l’église des Sœurs, raconte Pierrette, j’éprouvai une impression de joie intérieure. Et quand j’eus regardé l’image de Notre-Dame, j’entendis sa voix qui me disait: “Je veux que tu sois religieuse ici!”»

En février 1855, après un an de postulat, Pierrette prend l’habit religieux sous le nom de Sœur Anissa (Agnès) et elle commence son noviciat au couvent de Ghazir. Après ses premiers vœux, en 1856, elle est envoyée comme cuisinière chez les Jésuites de Ghazir. Elle y apprend en même temps à lire, écrire et compter. Puis, en 1860, elle part à Deir-El-Qamar, dans le sud du Liban, avec quelques Pères jésuites. Cette année-là, les Druzes, secte dérivée de l’islam, dont une partie est installée au Liban, massacrent dans cette ville plus de huit mille chrétiens en vingt-deux jours: «Un jour, raconte Sœur Anissa, je passai dans la ville: je vis quelques soldats pourchasser un petit enfant dans le but de l’égorger. Lorsqu’il me vit, il se hâta vers moi. Je l’enveloppai de ma robe et le sauvai de leur barbarie.» Ces massacres ne prennent fin qu’en raison de l’intervention de la France, protectrice traditionnelle des chrétiens du Moyen-Orient. Les Sœurs ont été épargnées en raison du respect des Druzes pour les femmes.

En 1863, Sœur Anissa est transférée à Jbeil, l’antique Byblos, où elle reste une année comme institutrice; ensuite, un notable de Maad, Antoine Issa, la demande à ses supérieures pour tenir l’école de son village où il y a soixante filles. Elle y reste sept ans, vivant dans la maison Issa comme dans un couvent: «Elle visitait uniquement les malades, surtout les parents de ses élèves, témoignera une de ses anciennes élèves. Elle nous enseignait le catéchisme, plus par son exemple angélique que par ses paroles. Je ne l’ai jamais entendue rire aux éclats. Elle était toujours modeste, calme, souriant avec humilité. Elle aimait beaucoup ses élèves, ne se mettait pas en colère, ne criait pas, mais utilisait les moyens de douceur et de conviction. Son unique souci était de voir ces filles bien élevées et pieuses. Il n’y eut jamais de désaccord entre elle et ses élèves ou leurs parents.» Mais les aspirations de Sœur Anissa vont vers une vie cloîtrée.

Fais-toi moniale !

En 1871, lors de la tentative des Pères jésuites de réunir en une seule congrégation les Mariamettes et les «Filles du Sacré-Cœur de Zahlé», qui ont le même but d’éducation, et sont en difficultés matérielles et spirituelles, Sœur Anissa ne sait que faire: «Quand j’appris, relate-t-elle, la décision de la fusion des deux instituts et le départ des jésuites, je me suis inquiétée. Je suis entrée dans l’église Saint-Georges de Maad, et je me suis mise à prier, pleurant, soupirant, demandant à Dieu de m’indiquer la voie sûre. À force de pleurer, je m’endormis. Durant mon sommeil, je sentis une main invisible me toucher l’épaule et j’entendis une voix me dire: “Tu te feras religieuse.”» Une des nuits suivantes, Sœur Anissa voit en songe un moine à barbe blanche, un bâton à la main, qui la touche à deux reprises de son bâton, répétant la même phrase: «Fais-toi moniale dans l’Ordre baladite!» Cet Ordre libanais maronite, fondé par trois jeunes maronites d’Alep en 1695, unit la richesse spirituelle de la tradition monastique d’Orient à la sagesse organisatrice du monachisme occidental; la vie contemplative est le but premier, mais la vie active n’est pas exclue. Sœur Anissa conte son rêve à Antoine Issa, le notable qui l’a fait venir à Maad, qui lui affirme: «Le moine, c’est saint Antoine (anachorète du désert d’Égypte, 251-356).» Sœur Anissa ne veut pas attendre, et, sur son désir de partir immédiatement, Antoine Issa s’offre pour payer la dot nécessaire à son admission au couvent.

Acceptée au couvent de Saint-Siméon Elqarn à trente-neuf ans, Pierrette commence un nouveau noviciat de deux ans sous le nom religieux de Rafqa (prénom de sa mère, ce qui signifie Rébecca en arabe), et le 25 août 1873, elle prononce ses vœux solennels. L’Ordre libanais baladite comprend des couvents de moines et de moniales. Tous suivent la même règle très austère: premier lever à minuit pour l’office nocturne qui dure entre une heure et demie et deux heures. Un second lever a lieu à quatre heures, suivi de l’oraison, de la Messe et de l’office choral. Nouvel office à dix heures, un autre à midi, vêpres à deux heures de l’après-midi, et avant le coucher, complies. Les Sœurs font deux repas par jour, sans viande. Le reste du temps est consacré aux diverses tâches à l’intérieur du monastère.

Sœur Rafqa s’avère être une religieuse exemplaire, d’abord par son observation du silence, qui conditionne l’union à Dieu. Elle manifeste sa foi, particulièrement par son respect et sa dévotion envers l’Eucharistie: «Recourez à l’Ami du tabernacle en toute occasion, peine et difficulté, suggère-t-elle… Faites des communions spirituelles autant que vous voulez, jusqu’à mille par jour!» Son rosaire ne la quitte ni le jour ni la nuit. Tous les samedis de l’année, elle jeûne en l’honneur de Marie, et le mercredi en l’honneur de saint Joseph qu’elle chérit tout particulièrement.

Un Ordre pour les rois !

«Un jour d’été, raconte Sœur Saad, nous étions sur la terrasse du couvent. Sœur Rafqa m’appelle et me dit: “Vois-tu comme cette herbe est desséchée? – Je lui ai répondu: c’est naturel, car nous sommes à la fin de l’été. Au printemps, elle reverdira. – Ainsi sommes-nous, reprend Rafqa, aujourd’hui nous sommes vivants; demain nous mourrons, et ce sera le printemps éternel du Ciel, si nous observons nos saintes Règles.”» Sœur Rafqa est spécialement attentive au vœu de chasteté. Elle se montre aussi délicate pour le vœu de pauvreté: en une occasion, la mère de sa supérieure lui rend visite et lui offre de l’argent. Rafqa refuse, mais sa supérieure lui commande d’accepter. Ayant reçu ce don, elle court le lui porter: «Prenez cette idole, dit-elle. Je ne pourrai pas dormir tant qu’elle restera dans ma chambre!» Sœur Rafqa est toujours occupée: «Le travail est une adoration, dit-elle; le désœuvrement est du diable.» Mais elle excelle surtout dans son obéissance et son humilité. Sœur Rafqa se considère comme indigne d’être moniale de l’Ordre libanais: «Je ne le méritais pas, dit-elle, il est pour les rois!» Quant à sa pénitence, elle est ininterrompue. Oublieuse d’elle-même, elle n’a aucune peine à se plier aux ordres, et à vivre en harmonie avec les autres moniales, sans manifester d’impatience.

Le premier dimanche du mois d’octobre 1885, journée consacrée à Notre-Dame du Rosaire, elle reçoit une inspiration singulière: «J’entrai à l’église et je commençai à prier, lorsque je vis que ma santé était bonne, et que je n’avais jamais été malade de ma vie. Alors j’adressai à Dieu cette prière: “Pourquoi, mon Dieu, vous éloignez-vous de moi et pourquoi m’abandonnez-vous? Vous ne me visitez pas par la maladie? M’auriez-vous oubliée?” Au moment de dormir, j’éprouvai une douleur très forte à la tête et la douleur se propageait au-dessus de mes yeux. Et comme j’avais demandé moi-même la maladie, de mon propre gré, il ne m’était pas permis de me plaindre.»

Dans son immense amour pour Jésus, sainte Rafqa a positivement choisi de le rejoindre dans sa souffrance rédemptrice. Ce choix étonnant et exceptionnel est le fruit d’une inspiration spéciale du Saint-Esprit et non d’un désir purement personnel, voire présomptueux. Le Pape saint Jean-Paul II nous aide à mieux comprendre la souffrance rédemptrice du Christ: «La mission du Fils unique consiste à vaincre le péché et la mort. Il triomphe du péché par son obéissance jusqu’à la mort, et il triomphe de la mort par sa résurrection… Bien qu’innocent, voici que Jésus se charge des souffrances de tous les hommes parce qu’il se charge des péchés de tous. Le Seigneur a fait retomber sur lui nos fautes à tous (Is 53, 6)» (Lettre apostolique Salvifici doloris, nos 14, 17). «En opérant la Rédemption par la souffrance, poursuit le Pape, le Christ a élevé en même temps la souffrance humaine jusqu’à lui donner valeur de rédemption. Tout homme peut donc, dans sa souffrance, participer à la souffrance rédemptrice du Christ… Le Christ n’explique pas abstraitement les raisons de la souffrance, mais avant tout il dit: “Suis-moi! Viens! Prends part avec ta souffrance à cette œuvre de salut du monde qui s’accomplit par ma propre souffrance!” Au fur et à mesure que l’homme prend sa croix, en s’unissant spirituellement à la Croix du Christ, le sens salvifique de la souffrance se manifeste davantage à lui… C’est alors que l’homme trouve dans sa souffrance la paix intérieure et même la joie spirituelle» (ibid., nos 19, 26).

Communion souffrante

La douleur de Sœur Rafqa devient permanente. «L’œil droit était rouge, enflé, exorbité, déclare Sœur Ursula; l’autre œil était troublé et enflammé.» En 1889, Mère Ziâra, alors supérieure de Saint-Siméon, lui procure différents traitements, pourtant douloureux, mais en vain. La patiente reste calme et souriante, répétant simplement: «En communion avec vos souffrances, Jésus!» Mère Ziâra envoie Sœur Rafqa à Beyrouth. En passant à Jbeil, elle consulte un médecin réputé, qui l’ampute de l’œil droit. Son œil gauche faiblit à son tour peu à peu. Elle supporte tout avec patience, dans la prière. Elle sait que la tribulation ici-bas nous prépare un poids éternel de gloire (2 Co 4, 17), et continue à participer aux offices tant qu’elle le peut, chantant les psaumes par cœur. Quand la douleur s’atténue un peu, elle reprend son travail au monastère.

«La foi dans la participation aux souffrances du Christ, écrivait le Pape saint Jean-Paul II, porte en elle-même la certitude intérieure que l’homme qui souffre complète ce qui manque aux épreuves du Christ (Col 1, 24) et que, dans la perspective spirituelle de l’œuvre de la Rédemption, il est utile, comme le Christ, au salut de ses frères et sœurs. Non seulement il est utile aux autres, mais, en outre, il accomplit un service irremplaçable… Cette souffrance ouvre le chemin à la grâce qui transforme les âmes. C’est elle, plus que tout autre chose, qui rend présentes dans l’histoire de l’humanité les forces de la Rédemption» (ibid., n° 27).

Le couvent de Saint-Siméon, à 1200 mètres d’altitude, est trop froid, l’hiver, pour la malade. Sa supérieure l’envoie passer les mois d’hiver sur le littoral en différents lieux. À la fin de 1897, est fondé le monastère de Saint-Joseph à Jrabta, dans le district de Batroun, au climat plus doux. Mère Ursula, désignée comme supérieure, réclame la présence de Sœur Rafqa parmi les cinq religieuses qui l’accompagnent, escomptant la prospérité pour son nouveau monastère, grâce à ses prières et à ses bons exemples. Dans le petit monastère en voie de fondation, la présence d’une invalide est une charge importante. Mais une vraie charité fraternelle est là, et, tant que sa santé le lui permet, Sœur Rafqa s’emploie aux travaux domestiques, aidant ses sœurs de toutes les manières, surtout moralement par son courage.

Mieux que la reine d’Angleterre

En 1899, elle devient complètement aveugle, puis, sous l’effet d’une tuberculose ostéo-articulaire, peu à peu ses membres se disloquent: la hanche droite, les jambes et les clavicules… Durant la dernière année de sa vie, sa colonne vertébrale paraîtra pliée en deux. Elle ne conserve que son cerveau, sa langue, les poignets et les doigts dont elle se sert pour tricoter des bas de laine, remerciant Dieu de les lui avoir laissés afin de pouvoir éviter l’oisiveté par le travail. En 1911, elle devient paralytique. Son attachement à Dieu seul lui permet de supporter ces douleurs avec une patience et une égalité d’humeur surprenantes. Malgré ses souffrances, elle est toujours joyeuse, accueillante, douce comme une brebis. «Je suis contente, affirme-t-elle, et très à l’aise: toutes les Sœurs sont à mon service. Je suis beaucoup mieux que la reine d’Angleterre!» Et encore: «Oui, je suis heureuse parce que je donne tout au Bon Dieu, ce qui va et ce qui ne va pas; je brûle toujours dans la profondeur de mon être de faire sa sainte volonté!» Elle ne se plaint jamais, mais affirme: «Jésus, je crois en ton amour pour moi. Je m’associe à ta Passion… J’ai beaucoup souffert. Jésus a souffert plus que moi… Je suis ici comme si j’étais au Ciel. La supérieure est pour moi une mère pleine d’affection… Je remercie Dieu de ma cécité, car je l’ai méritée à cause de mes péchés. Je la supporte avec patience parce que c’est un cadeau pour le salut de mon âme…. Dans les profondeurs de mon être, je brûle toujours du désir de faire la sainte volonté du bon Dieu… Ô Marie, aidez-moi à cicatriser les blessures de votre Fils!»

« À travers les siècles et les générations humaines, écrit le Pape saint Jean-Paul II, on a constaté que dans la souffrance se cache une force particulière qui rapproche intérieurement l’homme du Christ, une grâce spéciale… Lorsque le corps est profondément atteint par la maladie, réduit à l’incapacité, lorsque la personne humaine se trouve presque dans l’impossibilité de vivre et d’agir, la maturité intérieure et la grandeur spirituelle deviennent d’autant plus évidentes, et elles constituent une leçon émouvante pour les personnes qui jouissent d’une santé normale… Le Christ a fait de la souffrance le fondement le plus solide du bien définitif, c’est-à-dire du bien du salut éternel. Par ses souffrances sur la croix, il a atteint les racines mêmes du mal, c’est-à-dire celles du péché et de la mort… À ses frères et sœurs souffrants, le Christ entrouvre et déploie progressivement les horizons du Royaume de Dieu: un monde converti à son Créateur, un monde libéré du péché et qui se construit sur la puissance salvifique de l’amour» (ibid, n° 26).

Un matin de la fête du Très Saint Sacrement (Fête-Dieu), Sœur Rafqa déclare à Mère Ursula: «Si je pouvais assister à la Messe en ce jour de grande fête!» Émue, la supérieure veut la faire transporter à l’église, mais on ne peut bouger de son lit ce pauvre corps désarticulé. Or, la Messe vient à peine de commencer que l’on voit Sœur Rafqa entrer en rampant à la chapelle. On l’installe sur un coussin, mais toutes se demandent comment elle a pu quitter son lit et descendre à l’oratoire. La Sainte Messe terminée, elle demande de rester encore à prier, «parce que je ne peux y venir à tout moment». À midi, Mère Ursula, croyant à une amélioration de son état, lui dit: «Pouvez-vous revenir toute seule dans votre cellule?» Sœur Rafqa essaie par obéissance mais ne peut bouger. La supérieure lui demande comment elle a pu venir. «Je n’en sais rien, répond l’infirme, mais j’ai demandé au Bon Dieu d’aller à l’église, et tout à coup je me suis sentie glisser du lit, tomber à terre et je me suis traînée à l’oratoire.»

« Un peu de ton immense amour »

Sœur Rafqa fait continuellement des communions spirituelles, mais lorsqu’elle peut communier sacramentellement, elle goûte «combien le Seigneur est délicieux». En effet, sa grande joie au milieu de sa longue épreuve est de recevoir la Sainte Communion: «Ô mon Jésus, dit-elle, verse en moi un peu de ton immense amour! J’ai tant besoin d’amour pour dire toujours: “j’accepte”, pour consentir à tous les sacrifices, à toutes les immolations et cela avec joie! Jésus, que vous êtes bon! Je vous aime et je vous remercie!» Une autre fois, Mère Ursula lui demande: «Voudriez-vous voir? – Oui, au moins une heure, pour vous voir. Et soudain l’aveugle s’écrie: «Me voici capable de voir!» Incrédule, la supérieure lui demande quels sont les objets posés sur le meuble en face d’elle. Sans hésiter Sœur Rafqa les désigne. Puis, soudain, elle s’endort profondément durant deux heures et quand elle s’éveille, elle est de nouveau aveugle. Pour changer les draps de son lit, il faut plusieurs Sœurs qui la placent sur un drap, puis la soulèvent, et la déposent à terre. Ensuite, on recommence la manœuvre en sens inverse. Lorsque sa santé le permet, les récréations se passent autour d’elle. Il faut l’aider pour tout, et les Sœurs s’étonnent qu’elle puisse continuer à vivre ainsi. Elle est la “lumière” qui éclaire le monastère, le “sel” qui donne goût à la vie des moniales.

En mars 1914, trois jours avant sa mort, Sœur Rafqa ne peut presque plus parler, et repose tranquillement. Elle reçoit les derniers sacrements en toute lucidité, et demande qu’on lui fasse une lecture dans Les Gloires de Marie ou La préparation à la mort de saint Alphonse de Liguori.. Au début de la nuit, elle souhaite pouvoir dire adieu aux moniales. Chacune s’approche donc de son lit et baise sa main. À l’aube du 23 mars, elle reçoit la Sainte Communion: «Je veux être jugée par Celui que j’ai beaucoup aimé… Jésus, Marie, Joseph, je vous donne mon cœur et mon esprit, prenez possession de mon âme!» L’aumônier lui donne la dernière absolution, puis l’indulgence plénière «in articulo mortis». Sœur Rafqa meurt ce jour, à l’âge de quatre-vingt-deux ans. Des habitants des villages voisins, venus sans avoir été appelés, sont frappés de la paix et de la lumière de son visage.

Elle a été béatifiée le 17 novembre 1985 par le Pape saint Jean-Paul II. À cette occasion, le Saint-Père s’est exclamé: «Admirable Sœur Rafqa, réplique si humble et si authentique de Jésus crucifié, nous vous remercions!» Le même Pape l’a canonisée le 10 juin 2001.

«Puisse sainte Rafqa veiller sur ceux qui connaissent la souffrance!» (Saint Jean-Paul II). Le Seigneur Jésus nous a donné l’exemple du soulagement de la souffrance. Il nous a enseigné dans la parabole du bon samaritain à venir en aide à ceux qui souffrent jusqu’aux soins palliatifs, si importants. Puisqu’il n’est pas possible de supprimer toute souffrance, le Christ offre sa compagnie à ceux qui souffrent pour les faire participer à la Rédemption et parvenir à la Résurrection. Sainte Rafqa a vécu de ce mystère. Que par son intercession, elle nous aide à porter nos épreuves en union avec Jésus, sans désespérer!

Dom Jean-Bernard Marie, o.s.b.