Mgr Strickland
Nous sommes en train
de nous vider de notre sang
Lettre pastorale
2 juin 2026
Chers frères et sœurs en Christ,
En observant l'Église et le monde d'aujourd'hui, une image troublante me revient sans cesse à l'esprit. Cette image, qui hante mes prières et mes réflexions, me semble décrire une grande partie de ce dont nous sommes témoins.
NOUS SOMMES EN TRAIN DE NOYER.
Ni le sang. Ni la richesse. Ni l'influence.
Nous perdons quelque chose de bien plus précieux.
NOUS SAIGNONS LA VÉRITÉ.
La vérité, cependant, ne meurt pas. La vérité ne peut mourir, car elle n'est pas une simple idée ou une philosophie. La vérité a un nom. Notre Seigneur Jésus-Christ a déclaré : « Je suis le chemin, la vérité et la vie… » (Jean 14,6).
Pourtant, si la vérité demeure éternelle et immuable, nombreux sont ceux qui ont perdu la volonté de souffrir pour elle, de la défendre et de vivre en accord avec elle. Dans tous les pans de la société, la tentation de troquer la vérité contre le confort se manifeste.
NOUS SAIGNONS DE RÉVÉRENCE.
Le sacré est désormais souvent traité comme un objet ordinaire. Le silence a cédé la place au bruit. Le mystère a été remplacé par le divertissement. Nombreux sont ceux qui ont perdu conscience qu'ils se tiennent devant le Dieu vivant, dont la majesté est telle que les anges voilent leurs visages.
NOUS SAIGNONS L'INNOCENCE.
C’est peut-être dans l’exploitation des enfants et la corruption des personnes vulnérables que cette blessure est la plus visible.
Depuis des années, le monde est confronté à des révélations sur le trafic d'êtres humains, les abus, l'exploitation et des individus puissants qui ont abusé de leur influence pour s'en prendre à ceux qui leur étaient confiés. Les scandales liés à Jeffrey Epstein et à son réseau ont choqué beaucoup de monde, mais ils ont surtout révélé une réalité bien plus profonde.
Ils ont mis au jour une culture tolérante envers l'obscurité tant qu'elle restait cachée. Ils ont dénoncé des systèmes qui protègent les puissants au détriment des innocents. Ils ont mis au jour une société qui parle souvent de droits, mais rarement de vertu.
La perte de l'innocence ne se mesure pas uniquement aux actes criminels. Elle se manifeste chaque fois que des enfants sont privés de leur enfance, chaque fois que la pureté est bafouée, chaque fois que des êtres humains sont traités comme des objets plutôt que comme des personnes créées à l'image et à la ressemblance de Dieu.
Les blessures infligées aux innocents crient justice au ciel. Pourtant, justice ne vient pas, car les coupables se trouvent souvent parmi ceux dont le métier est de mettre fin à l'hémorragie.
Ces blessures ne se limitent pas aux gouvernements, aux entreprises ou à l'industrie du divertissement. L'Église elle-même a subi la honte et le désarroi des scandales d'abus qui ont trahi la vérité, blessé des âmes et terni le témoignage de l'Évangile.
Là où l'innocence est blessée, le Christ lui-même est blessé.
Là où les plus vulnérables sont exploités, le Christ lui-même est trahi.
Une civilisation peut survivre à bien des épreuves, mais elle ne peut perdurer si elle cesse de protéger ses enfants et de défendre la dignité des innocents. C'est là l'un des signes les plus manifestes de notre profonde détresse spirituelle.
Et la question que nous devons nous poser est la suivante : comment la blessure est-elle devenue si profonde ?
La réponse se trouve plus profondément que la politique, plus profondément que l'économie, et plus profondément que toute élection, idéologie ou institution.
Nous nous sommes éloignés de Dieu.
L'hémorragie n'a pas commencé lorsque les mensonges se sont répandus. Elle a commencé lorsque les hommes ont cessé de reconnaître que la vérité vient de Dieu.
Le mal n'a pas commencé lorsque le respect a disparu de nos églises et de la vie publique. Il a commencé lorsque nous avons oublié que nous vivons chaque instant sous le regard du Dieu Tout-Puissant.
La perte de l'innocence n'a pas commencé avec la révélation de grands scandales. Elle a commencé lorsqu'une culture a cessé d'honorer la pureté et s'est mise à célébrer ce que les générations précédentes savaient être destructeur.
Les terribles révélations concernant l'exploitation des personnes vulnérables, que ce soit au sein des gouvernements, des industries, du divertissement ou même de l'Église elle-même, ne constituent pas la maladie. Elles en sont les symptômes. Elles révèlent ce qui se produit lorsque le pouvoir est dissocié de la vertu, lorsque le plaisir est dissocié de la responsabilité et lorsque les êtres humains cessent de se considérer comme des enfants de Dieu.
Une civilisation peut survivre aux guerres, aux difficultés économiques et aux bouleversements politiques. Mais aucune civilisation ne peut perdurer longtemps si elle ne protège plus ses enfants. Aucune société ne peut rester saine lorsque l'innocence devient une chose à exploiter plutôt qu'à défendre. Et aucune nation ne peut rester libre lorsqu'elle perd le fondement moral sur lequel repose la liberté.
Nous en voyons les conséquences tout autour de nous.
Nous vivons une époque où beaucoup ne savent plus à qui se fier. Les institutions publiques ont perdu leur crédibilité. Les dirigeants semblent plus soucieux de préserver leur pouvoir que de rechercher la vérité. L'information abonde, mais la clarté se fait de plus en plus difficile à trouver. Les voix se disputent notre attention, mais la sagesse se raréfie.
Les conceptions du mariage, de la famille, de la dignité humaine, de la justice, de la liberté, voire de l'humanité elle-même, divergent désormais. Ce que les générations précédentes considéraient comme des vérités évidentes fait aujourd'hui l'objet de débats interminables. Ce qui était jadis perçu comme une vertu est souvent tourné en ridicule, tandis que ce qui était autrefois reconnu comme destructeur est fréquemment célébré.
Les blessures s'étendent au-delà de la société et jusque dans le foyer de la foi.
Nombre de catholiques portent un regard triste et perplexe sur l'Église. Ils constatent des divisions là où devrait régner l'unité. Ils perçoivent l'incertitude là où ils aspirent à la clarté. Ils sont témoins de scandales qui ont ébranlé la confiance et laissé de nombreuses personnes blessées. Certains s'interrogent sur les raisons pour lesquelles des erreurs manifestes ne sont pas corrigées. D'autres peinent à comprendre pourquoi les traditions anciennes sont perçues comme des fardeaux plutôt que comme des trésors.
En de tels moments, la tentation est grande de désespérer ou de se laisser consumer par la colère. Ces deux tentations sont dangereuses. Le désespoir fait oublier que le Christ demeure Seigneur de son Église. La colère fait oublier que le combat est avant tout spirituel.
Nous devons être honnêtes face aux blessures qui nous entourent. Nous ne devons pas feindre que tout va bien quand les âmes souffrent et que la confusion règne. Pourtant, nous ne devons pas non plus céder au découragement.
Car la crise qui nous frappe n'est pas seulement une crise de leadership. Ce n'est pas seulement une crise culturelle. Ce n'est pas seulement une crise institutionnelle. C'est une crise de vision.
Un peuple peut endurer les épreuves lorsqu'il sait où il va. Un peuple peut survivre à la souffrance lorsqu'il en connaît la raison. Mais lorsqu'un peuple perd de vue Dieu, il se perd lui-même. Et c'est là la blessure la plus profonde, celle qui se cache derrière toutes les autres.
NOUS SAIGNONS LA VISION SURNATURELLE.
Nous avons oublié l'éternité.
Nous sommes devenus obnubilés par l'immédiat et avons négligé l'éternel. Nous sommes devenus experts dans la gestion des affaires terrestres, oubliant la destinée de l'âme.
Nous parlons constamment de gouvernement, de marchés, d'élections, de technologie, de divertissement et de réussite, mais nous parlons peu de jugement, de sainteté, de sacrifice, de repentance et de salut.
Nous vivons comme si ce monde était notre demeure éternelle. Nous vivons comme si la mort était la plus grande des tragédies.
Mais ce n'est pas le cas.
La plus grande tragédie est de perdre de vue Dieu tout en croyant pouvoir prospérer sans lui. Cette perte de vision spirituelle affecte tous les aspects de la société.
Les gouvernements sont obsédés par le pouvoir car ils ne reconnaissent plus de loi supérieure à la leur. Les institutions sont consumées par l'instinct de survie car elles oublient leur raison d'être. Les familles s'affaiblissent car elles ne comprennent plus leur mission sacrée.
Et même au sein de l'Église, l'accent semble être mis sur les préoccupations terrestres et la célébration de l'humanité, tandis que notre premier devoir a été oublié : conduire les âmes à Jésus-Christ et à la vie éternelle.
Mes frères et sœurs, je vous écris cette lettre non seulement pour décrire la plaie béante et déplorer notre agonie, mais aussi pour nous réveiller !
Car même si nous souffrons, nous ne sommes pas abandonnés. Même si la blessure est profonde, elle n'est pas irrémédiablement blessée. Car il existe un autre Cœur qui saigne encore.
Le Sacré-Cœur de Jésus, transpercé sur le Calvaire, répand encore son Sang et sa Miséricorde sur un monde blessé. Le Cœur rejeté aime encore. Le Cœur moqué pardonne encore. Le Cœur transpercé guérit encore.
Et peut-être que la plus grande tragédie de notre époque n'est pas que le monde soit blessé. Peut-être que la plus grande tragédie est que tant d'âmes blessées ne savent plus où trouver la guérison.
Ils le cherchent dans la politique. Ils le cherchent dans la richesse. Ils le cherchent dans le plaisir. Ils le cherchent dans l'idéologie. Pourtant, le remède est resté le même depuis deux mille ans.
LE REMÈDE, C'EST JÉSUS-CHRIST.
Le remède est le repentir. Le remède est la grâce. Le remède est la Croix. Le remède est le Sacré-Cœur qui continue de brûler d'amour pour chaque pécheur et chaque saint.
Mes chers amis, je crois que nous sommes à un tournant décisif. Allons-nous continuer à nous éloigner de la source de la vie ? Ou allons-nous y revenir ? Allons-nous revenir à la prière ? Allons-nous revenir aux sacrements ? Allons-nous revenir au recueillement ? Allons-nous revenir à la vérité ?
Retournerons-nous au Sacré-Cœur avant d'avoir épuisé ce qui reste de notre foi, de notre courage, de notre innocence et de notre amour ?
Je crois qu'il y a encore des raisons d'espérer. Non pas grâce aux gouvernements, ni grâce aux institutions, ni grâce au pouvoir temporel, mais parce que Jésus-Christ est le même hier, aujourd'hui et éternellement.
Le Cœur qui a vaincu la mort règne encore. Le Sang qui a racheté le monde n'a rien perdu de sa puissance. La miséricorde qui a relevé les saints du péché coule toujours.
Et si nous revenons à Lui avec un cœur humble et repentant, le Grand Médecin peut encore guérir nos blessures, restaurer ce que nous avons perdu et renouveler ce qui semble irrémédiablement perdu.
Que le Sacré-Cœur de Jésus nous prenne en pitié. Qu'il apaise notre souffrance. Qu'il nous rende la vision surnaturelle. Et qu'il nous enseigne à nouveau à vivre, non seulement pour ce monde, mais pour le Royaume éternel.
Que Dieu tout-puissant vous bénisse, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Amen.
Évêque Joseph E. Strickland,
évêque émérite