Passer au contenu principal

QUAND DIEU NE DONNE PAS CE QUE NOUS DEMANDONS

APPRENDRE…À DISCERNER NOS PRIÈRES

Il y a, dans une vie, des prières que nous avons prononcées avec toute notre âme et qui semblent pourtant s’être perdues dans le silence…

Nous avons demandé la guérison d’un malade, la réconciliation d’une famille, le retour d’une personne aimée, une porte qui s’ouvre, une situation qui se dénoue, et nous avons attendu.

Nous avons parfois attendu avec patience, puis avec inquiétude, puis avec cette fatigue particulière de celui qui ne sait plus combien de temps il faut encore espérer.

Et lorsque rien ne semble changer, une question finit par monter en nous, parfois doucement, parfois avec colère : pourquoi Dieu ne répond-il pas ?

Nous avons déjà découvert, en méditant sur la persévérance, que le silence de Dieu ne signifie pas nécessairement son absence. Nous avons aussi découvert que Dieu est plus disposé à donner que nous ne le sommes à recevoir. Mais saint Augustin nous conduit aujourd’hui un peu plus loin. Il nous invite à regarder notre propre prière, non pas pour nous accuser, mais pour apprendre à discerner ce que nous demandons, la manière dont nous le demandons et, plus profondément encore, ce que notre demande révèle de notre cœur.

Il résume cette réflexion par trois mots latins d’une grande simplicité : « aut mali, aut male, aut mala ». ( « La Cité de Dieu »), « soit en étant mauvais, soit en mal, soit des choses mauvaises ».

Cette formule explique simplement pourquoi certaines de nos prières ne sont pas exaucées…

—> « Aut mali » : en étant nous-mêmes mauvais ou mal préparés…

—> « Aut male » : en priant mal, d'une mauvaise manière ou sans foi…

—> « Aut mala » : en demandant de mauvaises choses qui ne nous conviennent pas.

N’oublions pas, en effet que nous pouvons parfois demander quelque chose, en étant mal disposés… Qu’il peut nous arriver de demander d’une mauvaise manière… Et qu’il arrive parfois que nous demandions des choses qui, au fond, ne sont pas bonnes….

Cette pensée peut nous surprendre, c’est vrai. Car nous avons spontanément tendance à considérer que, si nous prions avec suffisamment de sincérité, Dieu devrait nécessairement nous accorder ce que nous lui demandons.

Mais la prière chrétienne n’est pas une commande adressée au ciel. Elle est une relation, et dans toute relation véritable, il faut apprendre non seulement à parler, mais aussi à écouter.

QUAND NOTRE DEMANDE SE TRANSFORME EN COMMANDE…

Il arrive que nous demandions à Dieu quelque chose qui paraît évidemment bon. Nous voulons être guéris, nous voulons que celui que nous aimons ne souffre plus, nous voulons retrouver la paix, nous voulons que les choses s’arrangent…. Et pourtant, derrière cette demande légitime peut se cacher une autre attente, plus secrète : que Dieu fasse exactement ce que nous avons décidé, au moment où nous l’avons décidé, de la manière que nous avons imaginée.

Nous ne demandons alors plus seulement son aide ; nous lui présentons notre scénario, en croyant pouvoir lui imposer notre volonté.

Or Dieu est Dieu, et Il voit plus loin que nous. Il connaît ce que nous ne connaissons pas, il voit ce que nous ne voyons pas, il connaît les conséquences de ce que nous désirons et les chemins que nous ignorons encore. Nous regardons un instant de notre existence ; Dieu regarde l’ensemble du chemin. Nous voyons une porte fermée ; il voit peut-être ce qui se trouve derrière cette porte. Nous voyons une perte ; il connaît ce qui peut naître au cœur même de cette épreuve. Nous demandons parfois une chose parce que nous sommes certains qu’elle nous rendra heureux, alors que Dieu seul connaît la profondeur véritable de notre désir.

Cela ne signifie pas que Dieu soit indifférent à nos demandes. Bien au contraire. S’il nous invite à demander, c’est qu’il veut entendre notre cœur. Mais il veut aussi nous apprendre à devenir capables de recevoir sa réponse, même lorsque cette réponse ne ressemble pas à celle que nous avions imaginée.

APPRENDRE À DEMANDER SANS VOULOIR POSSÉDER DIEU

Il existe une manière de prier qui cherche moins Dieu que la réalisation de notre propre volonté. Nous pouvons utiliser la prière comme un moyen d’obtenir ce que nous désirons, et lorsque nous ne l’obtenons pas, nous pouvons avoir le sentiment que Dieu nous a abandonnés. Mais peut-être sommes-nous alors en train de confondre la foi avec la certitude que Dieu fera ce que nous lui demandons.

La véritable prière nous conduit ailleurs. Elle nous permet de déposer notre désir devant Dieu sans nous accrocher désespérément à la forme précise que nous voulons lui donner. Elle peut dire : « Seigneur, voici ce que je désire. Tu connais mon cœur. Tu sais combien cette chose compte pour moi. Je te la demande de toutes mes forces. Mais je reconnais aussi que je ne vois pas tout. Que ta volonté s’accomplisse en moi. »

Cette dernière parole n’est pas une démission. Elle n’est pas une manière pieuse de renoncer à demander. Elle est au contraire un acte de confiance. Elle signifie : « Seigneur, je te parle avec toute ma vérité, mais je te laisse être Dieu. »

QUAND NOUS DEMANDONS CE QUI N’EST PAS BON POUR NOUS

Il y a également des prières dont nous découvrons, avec le temps, qu’elles auraient pu nous conduire dans une direction qui n’était pas bonne.

Nous avons parfois demandé quelque chose avec une telle conviction que nous ne pouvions imaginer qu’il puisse en être autrement. Et puis les années passent, les événements se déplacent, notre regard change, et nous comprenons que certaines portes que nous pleurions de ne pas voir s’ouvrir étaient peut-être précisément celles que Dieu voulait nous éviter.

Nous ne le comprenons pas toujours. Et il serait dangereux de vouloir expliquer chaque épreuve en affirmant trop rapidement : « Dieu l’a voulu ainsi. » La souffrance demeure la souffrance, l’injustice demeure l’injustice, et la douleur humaine ne doit jamais être recouverte par des explications faciles.

Mais nous pouvons croire que Dieu travaille même dans ce que nous ne comprenons pas. Il peut accueillir une prière qui n’a pas obtenu la réponse espérée et en faire malgré tout un lieu de transformation. Il peut prendre notre désir blessé, notre impatience, notre incompréhension, et nous conduire peu à peu vers une confiance plus profonde.

PURIFIER NOTRE MANIÈRE DE PRIER

C’est ici que la prière devient un chemin de conversion. Nous commençons souvent par demander à Dieu de changer les circonstances ; peu à peu, il nous apprend à lui demander aussi de changer notre cœur.

Nous demandons que les autres changent, et nous découvrons qu’il y a quelque chose à transformer en nous. Nous demandons que Dieu enlève immédiatement une difficulté, et nous découvrons qu’il veut peut-être nous donner la force de la traverser. Nous demandons une réponse précise, et nous recevons parfois une paix que nous n’avions pas demandée. Nous demandons que le chemin soit éclairé jusqu’au bout, et Dieu nous donne seulement assez de lumière pour faire le prochain pas.

Alors notre prière devient moins possessive. Elle ne cherche plus seulement à obtenir ; elle apprend à recevoir. Elle ne cherche plus uniquement une solution ; elle cherche Dieu au milieu même de la situation.

LA PRIÈRE QUI NOUS APPREND À ÉCOUTER

Peut-être est-ce cela, finalement, le véritable discernement : apprendre à écouter Dieu autant que nous lui parlons.

Lorsque nous entrons dans la prière avec une demande, nous avons souvent déjà imaginé la réponse. Nous savons ce que nous voulons entendre. Nous savons même parfois ce que Dieu devrait faire pour nous prouver qu’il nous aime. Mais la prière véritable commence lorsque nous acceptons de ne pas tout contrôler.

Alors nous pouvons demeurer devant Dieu avec notre demande, sans la retirer, sans la cacher, mais sans non plus en faire une condition de notre confiance.

« Seigneur, je te demande cela. Je te le demande avec tout mon cœur. Mais au-delà de ce que je demande, je désire surtout ne pas me séparer de toi. »

Cette prière-là transforme lentement celui qui la prononce. Elle ne change peut-être pas immédiatement les circonstances, mais elle change notre manière de les traverser. Et quelquefois, c’est là que commence la réponse.

QUAND DIEU RÉPOND AUTREMENT…

Il nous faudra donc accepter que la réponse de Dieu puisse prendre une forme que nous n’avions pas prévue. Elle peut être une porte qui s’ouvre, mais elle peut aussi être la force de continuer devant une porte qui demeure fermée. Elle peut être une guérison, mais elle peut aussi être une présence qui nous soutient au cœur de la maladie. Elle peut être une solution immédiate, mais elle peut aussi être une lumière qui grandit lentement en nous.

Dieu ne répond pas toujours comme nous l’aurions souhaité. Mais cela ne signifie pas qu’il ne répond pas.

Et peut-être qu’une grande partie de la maturité spirituelle consiste précisément à passer de cette prière : « Seigneur, donne-moi ce que je te demande », à cette autre prière, plus pauvre et plus confiante : « Seigneur, donne-moi ce dont j’ai véritablement besoin. Et apprends-moi à reconnaître ton don lorsqu’il ne ressemble pas à ce que j’attendais. »

Alors nous découvrons que la prière n’est pas le lieu où nous essayons de faire entrer Dieu dans nos projets. Elle devient le lieu où nous acceptons peu à peu d’entrer dans le sien.

APPRENDRE À DIRE : « QUE TA VOLONTÉ SOIT FAITE »…

Tout cela nous conduit naturellement vers les paroles du Notre Père : « Que ta volonté soit faite. »

Nous les prononçons parfois si souvent qu’elles risquent de devenir familières au point de perdre leur profondeur. Pourtant, elles contiennent une immense confiance. Elles ne signifient pas que nous devons renoncer à nos désirs ou cesser de présenter nos demandes à Dieu. Elles signifient que nous acceptons de remettre notre désir entre ses mains.

Nous pouvons demander avec force, avec larmes, avec insistance. Nous pouvons frapper à la porte. Nous pouvons supplier. Nous pouvons même crier vers Dieu lorsque notre cœur est blessé. Mais après avoir tout dit, il reste ce geste mystérieux et magnifique : ouvrir les mains.

Ouvrir les mains, c’est accepter que Dieu soit Dieu.

C’est reconnaître que notre regard est limité, que notre connaissance est incomplète, que notre désir lui-même a besoin d’être éclairé.

Et c’est peut-être alors seulement que notre prière commence véritablement à devenir une prière de confiance.

QUAND LA PRIÈRE NOUS TRANSFORME

Saint Augustin ne nous apprend donc pas à demander moins. Il nous apprend à demander mieux.

Il ne nous invite pas à renoncer à nos besoins, mais à les présenter à Dieu avec un cœur qui accepte d’être transformé.

Il ne nous dit pas de cesser d’espérer une réponse, mais de ne pas enfermer Dieu dans la réponse que nous avons imaginée.

Car au fond, la plus grande réponse à notre prière n’est peut-être pas toujours la chose que nous demandions. C’est parfois Dieu lui-même, découvert autrement, plus profondément, au milieu de ce que nous ne comprenons pas.

Alors notre prière change de visage. Nous ne venons plus seulement devant Dieu pour lui demander de changer notre vie. Nous venons aussi pour le laisser changer notre regard sur notre vie.

Et lorsque nous arrivons à cette étape, quelque chose de nouveau commence : nous ne prions plus seulement pour que Dieu fasse ce que nous voulons. Nous prions pour devenir capables d’accueillir ce qu’il veut faire en nous.

C’est peut-être cela, le véritable discernement…

Non pas apprendre à demander moins. Mais apprendre à désirer avec Dieu.

Et lorsque nous ne savons plus quoi demander, lorsque nos mots se brouillent et que notre cœur ne sait plus quelle direction prendre, il nous reste cette prière très simple, qui pourrait peut-être résumer tout ce chemin :

« Seigneur, tu connais ce dont j’ai besoin.

Tu connais ce que je désire.

Je te le confie.

Fais grandir en moi ce qui vient de toi,

et apprends-moi à laisser partir

ce qui m’éloigne de toi. »

————————————————

Abbé VALERIAN

07.09.2026