Abbé VALERIAN
Méditation PSAUME 51
à partir d’une homélie
de Saint Augustin
SERMON DE SAINT AUGUSTIN SUR L'ANCIEN TESTAMENT
« Le sacrifice qui plaît à Dieu, c'est un esprit brisé »…
Mon crime, dit David, moi, je le reconnais. Si moi, je reconnais, c'est donc à toi de fermer les yeux. Ne prétendons aucunement que notre vie est vertueuse et que nous sommes sans péché. Pour que notre vie mérite l'éloge, demandons pardon. Les hommes sans espérance, moins ils font attention à leurs propres péchés, plus ils sont curieux des péchés d'autrui. Ils ne cherchent pas ce qu'ils vont corriger, mais ce qu'ils vont critiquer. Et puisqu'ils ne peuvent pas s'excuser, ils sont prêts à accuser les autres. Ce n'est pas l'exemple de prière et de satisfaction envers Dieu que nous donne le psalmiste lorsqu'il dit : Car mon crime, moi, je le reconnais; et mon péché est toujours devant moi. Celui-là n'était pas attentif aux péchés d'autrui. Il invoquait son propre témoignage contre lui-même, il ne se flattait pas, mais il s'examinait, il descendait profondément en lui-même. Il ne se pardonnait pas et c'est justement pour cela qu'il pouvait demander sans impudence d'être pardonné.
Tu veux te réconcilier avec Dieu ? Apprends à te comporter de telle sorte que Dieu se réconcilie avec toi. Remarque ce qu'on lit dans le même psaume : Car, si tu avais voulu un sacrifice, je te l'aurais bien offert ; tu ne prendras pas plaisir aux holocaustes. Tu n'auras donc pas de sacrifice ? Tu n'auras rien à offrir, tu n'auras aucune offrande pour te réconcilier avec Dieu ? Écoute la suite, et dis à ton tour : Le sacrifice pour Dieu, c'est un esprit brisé. Le cœur brisé et humilié, Dieu ne le méprise pas. Après avoir rejeté ce que tu offrais, tu as trouvé quelque chose à offrir. Tu voulais offrir, comme tes pères, des animaux immolés, ce qu'on appelait des sacrifices. Si tu avais voulu un sacrifice, je t'en aurais bien offert. Ce n'est donc pas cela que tu cherches, et pourtant c'est un sacrifice que tu cherches.
Tu ne prendras pas plaisir aux holocaustes, dit-il. Ainsi donc, parce que tu ne prendras pas plaisir aux holocaustes, tu resteras sans sacrifice ? Pas du tout ! Le sacrifice pour Dieu, c'est un esprit brisé ; le cœur brisé et humilié, Dieu ne le méprise pas. Tu possèdes de quoi offrir. N'inspecte pas un troupeau, n'arme pas des navires et ne franchis pas la mer jusqu'à des régions lointaines pour en rapporter des aromates. Cherche dans ton cœur ce qui peut plaire à Dieu. Il faut briser ton cœur. Ne crains pas qu'il en meure ! On te le dit ici : Ô Dieu, crée en moi un cœur pur. Pour que soit créé un cœur pur, il faut briser le cœur impur.
Il faut nous déplaire à nous-mêmes quand nous péchons, parce que les péchés déplaisent à Dieu. Et puisque nous ne sommes pas sans péché, nous ressemblerons à Dieu au moins en ce que le péché nous déplaît, comme à lui. Pour une part tu seras uni à la volonté de Dieu, car ce qui te déplaît en toi, c'est ce que déteste celui qui t'a crée.
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LE SACRIFICE QUI PLAÎT À DIEU : LE CŒUR BRISÉ ET LA MISÉRICORDE
Depuis les premiers temps de la Révélation, Dieu a voulu associer l’homme à son alliance par des gestes de culte et des sacrifices.
Toutefois, la lecture des Saintes Écritures elles-mêmes nous conduit progressivement à reconnaître que ces offrandes visibles ne suffisent. Plus encore, elles ne peuvent trouver leur vérité qu’en relation avec les dispositions intérieures du cœur.
C’est en ce sens que le psaume 51, qui est un texte de pénitence, devient une parole décisive pour toute vie spirituelle… « Le sacrifice qui plaît à Dieu, c’est un esprit brisé ; un cœur brisé et humilié, Dieu ne le méprise pas. » (Ps 51, 19)
Commentant ce passage, saint Augustin montre que Dieu ne cherche pas d’abord ce que l’homme possède, ce qu’il essaye de montrer de lui-même. Ce que Dieu veut accueillir, c’est ce que l’homme est devant lui, en vérité, y compris dans ce qui ne se voit pas.
DIEU REGARDE D’ABORD LE CŒUR
Toute la Bible témoigne d’une vérité constante : le regard de Dieu est vrai, il dépasse les apparences.
Lorsque Samuel est envoyé pour choisir un roi, Dieu lui déclare : « L’homme regarde les apparences, mais le Seigneur regarde le cœur. » (1 S 16, 7)… Tout est dit. Ce qui compte devant Dieu n’est pas d’abord la visibilité des actes, mais la vérité intérieure qui les anime.
Jésus lui-même reprend cette exigence lorsqu’il dénonce une religion, la religion de l’apparence, réduite à ce qui est visible : « Ce peuple m’honore des lèvres, mais son cœur est loin de moi. », nous dit Jésus (Mt 15).
Saint Augustin, méditant le psaume, insiste sur cette conversion nécessaire du regard de l’homme qui doit cesser de se comparer aux autres… pour entrer dans la vérité de qui il est lui-même au plus profond de son être. Il écrit : « Mon crime, moi, je le reconnais ; et mon péché est toujours devant moi. » (Ps 51, 5).
Et il commente : « Celui-là n’était pas attentif aux péchés d’autrui… il descendait profondément en lui-même. » (Sermon sur les Psaumes)
LE VRAI SACRIFICE : UN CŒUR OFFERT À DIEU
Dans l’Ancien Testament, les sacrifices d’animaux exprimaient l’offrande du peuple. Mais déjà, les prophètes annoncent une évolution nécessaire. Il faut apprendre à se dépasser soi-même. Les offrandes faites à Dieu doivent inclure notre cœur. Elles n’ont pas de valeur s’ils sont séparés de notre être intérieur.
Souvenons-nous du Psaume qui dit : « Si tu avais voulu un sacrifice, je t’en aurais offert. » (Ps 51, 18) !
Ce qui est alors révélé, c’est que Dieu ne se laisse pas enfermer dans une logique purement matérielle du don.
Saint Augustin en tire une conséquence décisive : « Cherche dans ton cœur ce qui peut plaire à Dieu. » (Sermon sur les Psaumes)… À nouveau, tout est dit. Le sacrifice véritable devient alors l’homme lui-même, offert dans sa vérité.
Saint Paul reprendra cette idée majeure en l’élargissant : « Offrez vos personnes en sacrifice vivant, saints, agréables à Dieu : c’est là votre culte spirituel. » (Rm 12, 1)
LE CŒUR BRISÉ : LE COMMENCEMENT DE LA CONVERSION
L’expression « cœur brisé » ne désigne pas un état de désespoir. Il exprime plutôt une rupture intérieure, nécessaire, avec l’orgueil…
Le prophète Ézéchiel, de son côté, n’annonçait-il pas déjà cette transformation : « J’enlèverai de votre chair le cœur de pierre et je vous donnerai un cœur de chair. » (Ez 36, 26)
Le cœur brisé est donc un cœur devenu vivant. Il peut accueillir la vie de Dieu parce qu’il accepte de se convertir, et donc d’être transformé…
Saint Augustin comprend cette vérité lorsqu’il médite la prière du psaume : « Crée en moi un cœur pur, ô mon Dieu. » (Ps 51, 12). Il ne s’agit pas seulement pour lui de « réparer », mais de « recréer ».
Ainsi, le sacrifice demandé par Dieu n’est pas la destruction de l’homme, mais la guérison de son orgueil.
LA CONFESSION ET LA MISÉRICORDE
La reconnaissance de notre péché n’est pas une simple humiliation qui serait stérile. Elle se doit d’être une ouverture à la vérité.
C’est ainsi que Saint Augustin, dans son expérience spirituelle, fait de la confession un lieu central de la rencontre personnelle avec Dieu. Il écrit : « Tu étais au-dedans de moi, et moi j’étais dehors. » (Confessions, X, 27)…
La confession consiste précisément à revenir vers cette présence intérieure de Dieu que le péché avait obscurcie.
Saint Jean dans son épître exprime la certitude de la miséricorde. Il nous dit : « Si nous reconnaissons nos péchés, Dieu est fidèle et juste pour nous pardonner nos péchés et nous purifier de toute injustice. » (1 Jn 1, 9)
Ainsi, la vérité du péché ne conduit pas au désespoir, mais à la purification.
Chez Augustin, le pécheur qui se reconnaît tel ne rencontre pas d’abord un juge, mais un médecin.
LES GESTES DU CULTE : EXPRESSION DU CŒUR
La tradition chrétienne n’oppose jamais le cœur et les gestes.
Elle les unit…
Ainsi le Docteur Angélique, Saint Thomas d’Aquin, exprime cette unité avec une réelle clarté dans sa Somme Théologique, lorsqu’il écrit : « Les sacrifices extérieurs sont des signes des sacrifices intérieurs. » (Somme théologique, II-II, q. 85, a. 2)
Ainsi, les gestes liturgiques, que ce soit la prière, le jeûne, l’aumône, ou la participation au culte, ne sont pas inutiles ! Mais, il y a un « mais » : ils doivent être portés par une intention droite !
Sans le cœur, ils deviennent formels…
Mais sans les gestes, le cœur risque de se refermer sur lui-même…
Le Christ lui-même rappelle cette exigence d’unité : « Si tu présentes ton offrande à l’autel et que tu te souviens que ton frère a quelque chose contre toi, laisse là ton offrande et va d’abord te réconcilier. » (Mt 5, 23-24)
LE CULTE NOUVEAU EN JÉSUS-CHRIST
Tout cela trouve son accomplissement en Jésus-Christ !
En lui, le sacrifice n’est plus apparence visible, audible et extérieur… il n’est pas seulement intérieur… le sacrifice est « offrande », l’offrande totale de la personne.
Le Christ ne présente pas une chose à Dieu, il se donne lui-même… « Me voici, je viens faire ta volonté. » (He 10, 9)
C’est pourquoi toute vie chrétienne est appelée à s’unir à ce sacrifice unique.
POUR CONCLURE, QUE DEVONS RETENIR ? CE QUE DIEU VEUT… C’EST : L’HOMME LUI-MÊME !
En définitive, l’enseignement d’Augustin conduit à une simplicité radicale : Dieu ne demande pas d’abord des œuvres isolées. Ce qu’il attend, c’est un cœur qui soit vrai !
Il ne méprise pas les gestes religieux, bien au contraire, mais il les accueille et leur donne leur sens authentique, lorsqu’ils procèdent d’une conversion intérieure.
Ainsi se comprend cette parole du Psaume « Le sacrifice qui plait à Dieu, c’est un esprit brisé et broyé. Un cœur brisé et humilié, Dieu ne le méprise pas. » (Ps 51, 19)
Le cœur brisé n’est pas un cœur détruit. Il est un cœur rendu disponible.
Et c’est dans cette disponibilité que commence la vraie vie spirituelle : celle où l’homme cesse de se cacher, pour se laisser aimer et transformer par Dieu.
Abbé VALERIAN
05.07.2026