Abbé VALERIAN
Méditation sur Exode 20,13
TU NE TUERAS PAS » (EX 20,13)
LE CINQUIÈME COMMANDEMENT, L’ÉVANGILE DE LA VIE ET LE DEVOIR CHRÉTIEN D’ACCOMPAGNER JUSQU’À LA MORT NATURELLE
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INTRODUCTION : LE COMMANDEMENT DE LA VIE AU CŒUR DES INTERROGATIONS CONTEMPORAINES
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« Je suis venu pour qu’ils aient la vie et qu’ils l’aient en abondance » (Jn 10,10).
Ces paroles du Seigneur Jésus-Christ constituent la lumière première qui doit guider toute réflexion chrétienne sur la vie humaine, sa dignité, sa fragilité et son accomplissement.
Avant même d’être une question morale, la vie est un mystère qui trouve sa source en Dieu !
Elle n’est pas un accident de la matière, ni une possession dont l’homme pourrait disposer selon son propre jugement ; elle est un don confié par le Créateur à la créature, un don reçu avec reconnaissance et appelé à être conduit vers sa plénitude éternelle.
Depuis les origines, l’homme porte en lui cette question fondamentale : quelle est la valeur de la vie humaine ? Sur quoi repose sa dignité ? Qui peut décider du commencement ou de la fin de cette vie ?
Ces interrogations ne sont pas nouvelles, mais elles prennent aujourd’hui une acuité particulière dans une société marquée par de grandes avancées médicales, par une volonté légitime de soulager la souffrance, mais aussi par une tentation croissante de considérer certaines vies comme moins dignes d’être vécues lorsque la maladie, la dépendance ou la proximité de la mort semblent en altérer la qualité.
Face à ces interrogations, l’Église reçoit une mission qui est prophétique : annoncer la vérité de Dieu sur l’homme.
Elle ne le fait pas par opposition au monde, ni par nostalgie d’un ordre ancien, mais par fidélité au Christ qui lui a confié l’Évangile de la vie. « L’Évangile de la vie est au cœur du message de Jésus » (Jean-Paul II, Evangelium Vitae, n°1).
Cette annonce n’est pas d’abord une condamnation ; elle est une proclamation. Elle affirme que toute personne humaine, de sa conception jusqu’à sa mort naturelle, possède une valeur infinie parce qu’elle est voulue, aimée et appelée par Dieu.
Le commandement donné à Moïse : « Tu ne tueras pas » (Ex 20,13) se situe précisément dans cette perspective.
Il ne constitue pas seulement une interdiction adressée à la violence humaine. Il révèle une vérité plus profonde : la vie appartient à Dieu. L’homme n’en est pas le propriétaire absolu ; il en est l’intendant. Celui qui reçoit la vie reçoit aussi une responsabilité : celle de la respecter, de la protéger et de la servir.
Cette vérité apparaît dès les premières pages de la Sainte Écriture : « Dieu créa l’homme à son image, à l’image de Dieu il le créa » (Gn 1,27).
La dignité humaine ne vient donc pas de ce que l’homme possède, produit ou accomplit. Elle vient de ce qu’il est : une créature appelée par Dieu, portant en elle une ressemblance mystérieuse avec son Créateur. Ainsi, aucune faiblesse humaine ne peut supprimer cette dignité. La maladie, le handicap, la vieillesse ou l’approche de la mort ne diminuent jamais la valeur d’une personne aux yeux de Dieu.
Dans le contexte actuel, les questions relatives à l’euthanasie et au suicide assisté rendent cette vérité particulièrement importante.
Il ne s’agit pas ici d’ignorer les situations de souffrance extrême, ni les angoisses profondes des personnes malades et de leurs familles. L’Église regarde ces réalités avec compassion, car elle contemple en chaque souffrant le visage du Christ. Elle sait que certaines épreuves peuvent sembler humainement insupportables et que la solitude face à la mort peut devenir une véritable détresse. Mais précisément parce qu’elle prend au sérieux cette souffrance, elle refuse qu’une société réponde à la détresse par la suppression de celui qui souffre.
La question fondamentale n’est donc pas seulement : « Comment mettre fin à la souffrance ? » Elle est aussi : « Comment ne jamais abandonner celui qui souffre ? » Car une civilisation véritablement humaine ne se mesure pas seulement à ses capacités techniques, mais à l’amour qu’elle porte aux plus fragiles. « La mesure de la grandeur d’une société est donnée par la manière dont elle traite les plus faibles » (Benoît XVI, discours au Bundestag, 22 septembre 2011).
C’est pourquoi la réflexion chrétienne sur la fin de vie comporte deux exigences inséparables.
La première est le respect absolu du commandement divin : nul homme ne peut se donner le pouvoir de supprimer volontairement une vie humaine innocente. La vie reçue de Dieu demeure un bien sacré jusqu’à son terme naturel.
La seconde est une exigence de charité : aucune personne ne doit être abandonnée à la souffrance, à la solitude ou au sentiment d’être devenue une charge inutile. Le devoir de protéger la vie implique le devoir d’accompagner la vie lorsqu’elle devient fragile. C’est pourquoi le développement des soins palliatifs constitue non seulement une nécessité médicale et sociale, mais une véritable exigence morale enracinée dans l’Évangile.
Le Christ lui-même nous en donne le modèle.
Il ne détourne jamais son regard de la souffrance humaine. Il s’approche des malades, il touche les lépreux, il relève les exclus, il pleure devant le tombeau de Lazare. « Jésus pleura » (Jn 11,35). Ce verset, le plus court de l’Évangile, révèle pourtant quelque chose d’immense : Dieu lui-même ne demeure pas extérieur à la souffrance humaine. Il l’habite par son amour. Il ne supprime pas l’homme souffrant ; il vient le rejoindre et lui ouvrir un chemin d’espérance.
Ainsi, la vocation chrétienne n’est pas de choisir entre la vérité et la compassion, entre la défense de la vie et l’attention à la souffrance. La véritable charité unit toujours les deux. Elle ne ment pas à l’homme sur la valeur de sa vie, et elle ne l’abandonne jamais dans son épreuve. « La charité se réjouit avec la vérité » (1 Co 13,6).
Cette réflexion, qui se veut catéchistique, voudrait donc conduire à une compréhension plus profonde du cinquième commandement. Elle voudrait montrer que « Tu ne tueras pas » n’est pas seulement une parole qui interdit un acte mauvais ; c’est une parole qui appelle à devenir serviteur de la vie. Elle voudrait rappeler que le malade, le mourant et la personne dépendante ne sont jamais des existences diminuées aux yeux de Dieu, mais des frères et des sœurs confiés à notre amour.
Car au terme de notre existence terrestre, la question ultime ne sera pas seulement de savoir ce que nous aurons accompli, mais comment nous aurons aimé. Le Seigneur nous l’a révélé : « J’étais malade et vous m’avez visité » (Mt 25,36). Le respect de la vie, le soin porté aux plus fragiles et l’accompagnement des mourants appartiennent donc au cœur même de la vocation chrétienne. Ils nous préparent à cette rencontre définitive avec Celui qui est « le Chemin, la Vérité et la Vie » (Jn 14,6), et devant lequel toute existence humaine trouve son sens véritable.
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I. LA VIE HUMAINE, DON SACRÉ DE DIEU
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« Avant même de te former au ventre maternel, je te connaissais ; avant que tu viennes au jour, je t’ai consacré » (Jr 1,5).
La première vérité que la foi chrétienne contemple lorsqu’elle médite le commandement « Tu ne tueras pas » est celle-ci : la vie humaine appartient à Dieu !
Elle n’est pas une réalité dont l’homme serait l’origine ultime, mais un don reçu. L’existence de chaque personne plonge ses racines dans une volonté d’amour qui la précède et l’appelle. Avant même que l’homme ait conscience de lui-même, Dieu le connaît, le veut et l’aime.
Cette vérité traverse tous les écrits des Saintes Écritures.
Dès le récit de la Création, l’homme apparaît comme une créature unique dans l’ensemble du monde visible : « Dieu dit : Faisons l’homme à notre image, comme notre ressemblance » (Gn 1,26). La dignité humaine n’est donc pas une dignité que l’homme pourrait acquérir ou perdre selon ses capacités. Elle est inscrite dans son être même. Elle précède toute réussite, toute autonomie, toute reconnaissance sociale. Elle demeure lorsque l’homme devient fragile, dépendant, malade ou proche de la mort.
C’est précisément parce que l’homme est image de Dieu que toute atteinte injuste à la vie humaine constitue une offense qui dépasse la seule dimension individuelle. Après le meurtre d’Abel par Caïn, Dieu ne demande pas seulement des comptes sur un acte de violence commis entre deux hommes. Il révèle la gravité spirituelle de cet acte : « Qu’as-tu fait ? La voix du sang de ton frère crie vers moi du sol » (Gn 4,10). La vie humaine porte en elle une dignité si grande que son mépris atteint mystérieusement le Créateur lui-même.
Saint Jean Chrysostome exprime cette vérité avec une grande force lorsqu’il écrit : « Ne méprise pas l’homme pauvre ; car il n’est pas seulement un homme, il est l’image de Dieu » (Saint Jean Chrysostome, Homélies sur Matthieu, Homélie 50). Pour le Père de l’Église, regarder l’homme avec mépris revient à oublier Celui dont il porte l’image. La grandeur ou la petitesse apparente d’une existence terrestre ne change rien à sa valeur devant Dieu.
Ainsi, le cinquième commandement n’est pas seulement une règle de coexistence humaine. Il appartient à l’ordre même de la création. Il rappelle que Dieu seul est le Seigneur de la vie. « C’est moi qui fais mourir et qui fais vivre » (Dt 32,39). Cette parole biblique ne signifie pas que l’homme serait privé de toute responsabilité sur son existence ; elle signifie que cette responsabilité demeure une responsabilité reçue. L’homme est appelé à prendre soin de la vie, non à en devenir le maître absolu.
Saint Thomas d’Aquin développera cette intuition en affirmant que Dieu est le principe premier de toute vie et que l’homme ne possède pas un pouvoir souverain sur lui-même : « La vie humaine est un don divin accordé à l’homme, et elle demeure soumise au pouvoir de Dieu » (Saint Thomas d’Aquin, Somme théologique, II-II, q.64, a.5).
Cette affirmation repose sur une vision fondamentale de l’anthropologie chrétienne : l’homme n’est pas un être isolé, fermé sur lui-même, mais une créature relationnelle qui reçoit son existence d’un Autre et qui est appelée à retourner vers Lui.
Cette vérité éclaire également la question de la fin de vie.
Lorsque les forces diminuent, lorsque la maladie limite l’autonomie, lorsque la personne ne peut plus produire, décider ou communiquer comme auparavant, son existence ne perd rien de sa valeur. Le monde contemporain est parfois tenté de mesurer la dignité humaine à partir de l’indépendance ou de la capacité de jouissance. La foi chrétienne annonce une autre vérité : la dignité de l’homme est premièrement une dignité d’être, non une dignité de faire.
Le Christ lui-même révèle cette vérité de manière admirable. Il ne s’approche pas seulement des personnes capables de répondre à son appel ; il va vers les plus faibles, les aveugles, les paralysés, les lépreux, les pécheurs publics, ceux que la société de son temps considérait parfois comme des existences diminuées. Chaque rencontre de Jésus manifeste que personne n’est jamais réduit à sa condition extérieure.
Lorsque les disciples demandent au sujet de l’aveugle-né : « Rabbi, qui a péché, lui ou ses parents, pour qu’il soit né aveugle ? » (Jn 9,2), Jésus refuse cette logique qui voudrait associer la souffrance à une perte de dignité ou à une faute personnelle. Il répond : « Ni lui, ni ses parents n’ont péché ; mais c’est pour que les œuvres de Dieu se manifestent en lui » (Jn 9,3). Le regard du Christ transforme ainsi notre manière de considérer la fragilité humaine. Celui qui souffre n’est pas une question à résoudre ; il est une personne à rencontrer.
C’est pourquoi l’Église affirme avec constance que la vie humaine doit être respectée et protégée depuis son commencement jusqu’à son terme naturel. Le Catéchisme de l’Église catholique enseigne : « La vie humaine est sacrée parce que, dès son origine, elle comporte l’action créatrice de Dieu et demeure pour toujours dans une relation spéciale avec le Créateur, son unique fin » (Catéchisme de l’Église catholique, n°2258).
Cette sacralité de la vie n’est pas une sacralisation de la souffrance. Le christianisme ne demande jamais de rechercher la douleur pour elle-même. Jésus n’a jamais enseigné l’indifférence devant la souffrance humaine. Au contraire, toute son existence terrestre est marquée par la compassion. « Pris de pitié, Jésus étendit la main et le toucha » (Mc 1,41). Le geste est essentiel : avant même de guérir, Jésus rejoint. Avant même de restaurer un corps, il restaure une relation. Il rend à celui qui souffre sa place au milieu des hommes.
C’est dans cette lumière qu’il faut comprendre le refus chrétien de l’euthanasie.
Ce refus ne naît pas d’un manque de compassion envers celui qui souffre, mais d’une compassion plus profonde encore. Il affirme que la souffrance d’une personne ne supprime jamais sa valeur, et que la réponse juste à la souffrance ne peut être de supprimer celui qui souffre. La charité véritable cherche toujours le bien de la personne tout entière.
Saint Jean-Paul II l’exprime avec beaucoup de sagesse et de clarté : « La suppression directe d’un être humain innocent ne peut jamais être légitimée, même si elle est demandée par la personne concernée ou par ses proches » (Jean-Paul II, Evangelium Vitae, n°57).
Cette affirmation ne nie pas les drames humains ; elle rappelle seulement que la dignité de la vie ne dépend pas du jugement que l’homme porte sur elle.
Le chrétien est donc appelé à recevoir la vie comme un mystère confié.
Il ne possède pas la vie ; il la sert.
Il ne décide pas de la valeur d’une existence ; il reconnaît cette valeur comme venant de Dieu.
Et cette reconnaissance entraîne une responsabilité concrète : protéger la vie, mais aussi entourer celui dont la vie devient fragile.
Car si Dieu est le Père de toute vie, alors chaque homme devient le frère de l’homme. La question posée à Caïn demeure actuelle : « Où est ton frère ? » (Gn 4,9).
Elle rejoint aujourd’hui chaque conscience chrétienne. Elle nous demande non seulement de ne pas porter atteinte à la vie, mais de devenir les serviteurs attentifs de ceux dont la vie réclame davantage de présence, de soin et d’amour.
Le commandement « Tu ne tueras pas » ouvre ainsi sur une vocation positive : devenir gardien du don reçu. La vie qui vient de Dieu appelle une réponse d’amour. Et c’est cette réponse que le Christ accomplit parfaitement, Lui qui n’est pas venu condamner le monde, mais « donner sa vie pour la multitude » (Mt 20,28).
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II. LE CHRIST, ACCOMPLISSEMENT DU COMMANDEMENT : « CHOISIS LA VIE »
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« Je suis la résurrection et la vie. Celui qui croit en moi, même s’il meurt, vivra » (Jn 11,25).
Le mystère du cinquième commandement ne peut être pleinement compris qu’à la lumière du Christ.
La Loi donnée à Moïse n’était pas une simple prescription morale destinée à organiser la vie sociale d’un peuple ; elle préparait l’accomplissement parfait de la volonté de Dieu dans la personne de son Fils.
Jésus-Christ n’est pas venu abolir le commandement de la vie, mais en révéler la grande profondeur et même la plénitude.
Lorsque Jésus enseigne : « Vous avez appris qu’il a été dit aux anciens : Tu ne tueras point, et si quelqu’un tue, il en répondra au tribunal. Eh bien ! moi, je vous dis : tout homme qui se met en colère contre son frère en répondra au tribunal » (Mt 5,21-22), Il ne relativise pas le commandement. Il en dévoile la racine intérieure. Le meurtre visible prend naissance dans un cœur qui cesse de reconnaître l’autre comme un frère. Avant d’être un acte visible ou audible et donc extérieur, l’atteinte à la vie commence lorsque le regard porté sur l’autre est défiguré par l’indifférence, le mépris ou le rejet.
Ainsi, le Christ conduit la Loi ancienne vers sa perfection.
Le « Tu ne tueras pas » devient un appel à une transformation du cœur : non seulement ne pas supprimer la vie d’autrui, mais devenir capable de la servir, de la protéger et de la reconnaître comme un don de Dieu. La vie chrétienne n’est donc pas seulement une morale de l’interdit ; elle est une authentique vocation à l’amour.
C’est pourquoi Jésus place au centre de toute existence humaine le commandement de la charité : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de tout ton esprit. Voilà le grand, le premier commandement. Et le second lui est semblable : Tu aimeras ton prochain comme toi-même » (Mt 22,37-39). Le respect de la vie découle directement de cet amour. Celui qui aime Dieu ne peut mépriser ce que Dieu a créé ; celui qui aime son prochain ne peut considérer sa fragilité comme une raison de l’abandonner.
Toute la vie publique du Seigneur manifeste cette proximité avec l’homme souffrant.
Les Évangiles nous montrent le Christ qui s’arrête devant la douleur, qui se laisse toucher par la détresse, qui prend sur lui les blessures de l’humanité. Il ne demande jamais au malade de justifier son existence. Il ne considère jamais une personne comme une charge. Il voit toujours : un fils ou une fille de Dieu le Père.
Lorsque Jésus rencontre les lépreux, il ne se contente pas d’un geste de puissance. Il franchit une distance que la société avait créée. « Jésus étendit la main et le toucha » (Mt 8,3).
Ce détail est profondément révélateur. Dans la mentalité de l’époque, le lépreux était une personne exclue, tenue à distance… Jésus, en le touchant, manifeste que la souffrance et la maladie ne peuvent jamais retirer à quelqu’un sa dignité d’enfant de Dieu.
Cette attitude du Christ éclaire profondément la manière chrétienne d’accompagner les personnes en fin de vie.
La première réponse à celui qui souffre n’est pas nécessairement une solution technique ; elle est une présence. Le malade a besoin de savoir qu’il demeure aimé, attendu, entouré. Il a besoin de découvrir que sa valeur ne dépend pas de ce qu’il peut encore accomplir, mais de ce qu’il est aux yeux de Dieu.
Le récit de la mort et de la résurrection de Lazare est particulièrement révélateur à cet égard. Face au tombeau de son ami, Jésus sait qu’il va accomplir un signe qui manifestera sa victoire sur la mort.
Pourtant, avant d’agir, il pleure... « Jésus pleura » (Jn 11,35)… Ces quelques mots révèlent le cœur de Dieu. Le Christ ne regarde jamais la souffrance humaine avec distance. Il entre dans la douleur de l’homme. Il la partage. Plus encore, il la porte.
Saint Augustin médite ce passage en disant : « Le Christ pleure, non pas pour désespérer de la vie, mais pour consoler notre faiblesse » (Saint Augustin, Traités sur l’Évangile de Jean, Traité 49).
Les larmes du Christ montrent que la compassion chrétienne n’est pas une émotion superficielle. Elle est une participation au regard même de Dieu sur l’homme souffrant.
C’est dans cette lumière que doit être comprise la question de la fin de vie. Le chrétien ne nie pas la souffrance. Il ne prétend pas que toute douleur peut être immédiatement supprimée. Il ne refuse pas les progrès de la médecine. Mais il affirme que la souffrance, même lorsqu’elle demeure mystérieuse, ne rend jamais une vie indigne. Le Christ en Croix en est le témoignage suprême.
Sur la Croix, Jésus n’est pas sauvé de la souffrance par la suppression de sa vie. Il traverse la souffrance dans un acte d’amour absolu. « Père, entre tes mains je remets mon esprit » (Lc 23,46). La mort du Christ n’est pas une défaite ; elle devient le lieu où se manifeste l’amour parfait. Par sa Passion, le Seigneur révèle que même au cœur de l’épreuve la plus profonde, l’homme demeure dans les mains du Père.
C’est pourquoi la foi chrétienne porte un regard particulier sur les derniers moments de l’existence terrestre.
La mort n’est pas simplement la fin biologique d’un organisme ; elle est l’ultime passage d’une personne appelée à rencontrer Dieu.
Elle demeure un moment humain et spirituel où la présence, la prière, le pardon et l’amour prennent une importance incomparable.
Le pape Benoît XVI l’a rappelé : « La souffrance, comme la vie elle-même, est un mystère qui nous dépasse ; elle devient un chemin de purification et d’union à Dieu lorsqu’elle est vécue dans la foi » (Benoît XVI, Encyclique Spe Salvi, n°37).
Cette affirmation ne signifie pas que la souffrance doit être recherchée ou acceptée passivement. Elle signifie que Dieu peut rejoindre l’homme jusque dans ce qui semble le priver de toute maîtrise.
C’est précisément pourquoi l’accompagnement des mourants revêt une dimension profondément chrétienne. Être auprès de celui qui approche de la mort, soulager ses douleurs, écouter ses inquiétudes, permettre la réconciliation, favoriser la prière et la réception des sacrements : tout cela appartient à la mission de l’Église. Le mourant n’est pas seulement un patient ; il est une personne en chemin vers sa rencontre avec Dieu.
La parabole du Bon Samaritain demeure ici très éclairante. « Un Samaritain, qui était en voyage, arriva près de lui ; il le vit et fut saisi de compassion. Il s’approcha, banda ses plaies en y versant de l’huile et du vin ; puis il le chargea sur sa propre monture, le conduisit dans une auberge et prit soin de lui » (Lc 10,33-35).
Le Samaritain ne demande pas si l’homme blessé est encore utile ! Il ne mesure pas la valeur de sa vie à ses capacités restantes ! Il voit une personne, il reconnaît une souffrance, et il se fait proche.
Cette attitude constitue le cœur même de la culture chrétienne de la vie. Elle refuse deux tentations opposées : l’acharnement qui voudrait prolonger artificiellement une existence sans véritable bénéfice pour la personne, et l’abandon qui considérerait la mort comme une solution à la souffrance. Entre ces deux extrêmes se trouve le chemin évangélique : accompagner, soulager, aimer.
Le Christ nous enseigne ainsi que la grandeur de l’homme ne se révèle pas seulement dans sa force, mais aussi dans sa vulnérabilité accueillie avec amour. La personne fragile n’est pas celle qui a perdu sa dignité ; elle est celle qui nous offre l’occasion de manifester la charité même de Dieu.
Ainsi, le cinquième commandement trouve dans le Christ sa pleine lumière. Il ne nous appelle pas seulement à éviter le mal, mais à entrer dans la logique du don. Car le Seigneur Jésus, qui est « le Chemin, la Vérité et la Vie » (Jn 14,6), nous révèle que la véritable grandeur de l’homme consiste à recevoir la vie comme un don et à la remettre entre les mains du Père dans l’amour.
La suite de cette réflexion nous conduira à contempler comment cette vérité a été reçue, approfondie et transmise par l’Église depuis les premiers siècles : à travers la voix des Pères, la sagesse des théologiens et l’enseignement constant du Magistère.
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III. LA TRADITION DE L’ÉGLISE : SERVIR ET PROTÉGER LA VIE
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« Ce que tu as reçu de moi par beaucoup de témoins, confie-le à des hommes fidèles qui seront capables à leur tour de l’enseigner à d’autres » (2 Tm 2,2).
La foi chrétienne n’est pas une construction élaborée par chaque génération selon ses propres sensibilités !
Elle est un dépôt reçu du Christ et transmis dans l’Église par l’action de l’Esprit Saint.
Depuis les premiers temps, les disciples du Seigneur ont médité le sens du commandement « Tu ne tueras pas », non seulement comme une règle morale, mais comme l’expression d’une vocation : reconnaître en chaque être humain un frère créé par Dieu et racheté par le Christ.
Dès les origines de l’Église, alors même que les chrétiens vivaient au milieu d’un monde où certaines pratiques contraires à la dignité humaine étaient largement admises, la communauté chrétienne a témoigné d’un respect radical de toute vie humaine.
La Didachè, l’un des plus anciens écrits chrétiens après le Nouveau Testament, affirme avec une grande simplicité : « Tu ne tueras pas l’enfant par avortement et tu ne feras pas mourir le nouveau-né » (Didachè, II,2).
Cette parole manifeste que, dès les premiers siècles, l’Église comprenait que la vie humaine ne dépend pas de la puissance ou de la faiblesse de celui qui la porte, mais de son appartenance au dessein de Dieu.
Cette conviction s’enracine dans une vision profondément chrétienne de l’homme. Celui-ci n’est jamais considéré uniquement à partir de ses capacités visibles. Il est une personne appelée à la communion avec Dieu. La grandeur de l’homme ne réside pas seulement dans ce qu’il peut faire, mais dans le fait qu’il est voulu par Dieu et appelé à partager sa vie éternelle.
Saint Irénée de Lyon, méditant le dessein créateur de Dieu, écrit : « La gloire de Dieu, c’est l’homme vivant ; et la vie de l’homme, c’est de voir Dieu » (Saint Irénée de Lyon, Contre les hérésies, IV,20,7).
Cette affirmation célèbre ne signifie pas que l’homme serait une fin indépendante de Dieu. Elle exprime au contraire que l’homme atteint sa véritable grandeur lorsqu’il accomplit la vocation pour laquelle il a été créé : entrer dans la lumière de Dieu. Toute vie humaine, même blessée par la souffrance ou diminuée par la maladie, demeure orientée vers cette rencontre.
Les Pères de l’Église ont également insisté sur la responsabilité des chrétiens envers les plus fragiles.
Saint Basile de Césarée rappelle que les biens reçus de Dieu ne peuvent être enfermés dans une logique de possession individuelle : « Le pain que tu gardes appartient à celui qui a faim ; le vêtement que tu conserves appartient à celui qui est nu » (Saint Basile de Césarée, Homélie sur l’avarice, VI). Cette parole, qui concerne d’abord la justice envers les pauvres, révèle un principe plus large : l’homme n’est jamais propriétaire absolu de ce qu’il reçoit de Dieu. Il est appelé à en être le serviteur.
Cette logique s’applique aussi au don de la vie !
Parce que la vie est reçue, elle appelle une attitude d’humilité et de respect. L’homme peut et doit intervenir pour soigner, soulager, protéger et accompagner ; mais il ne devient jamais le maître absolu de l’existence humaine. La médecine elle-même, dans sa vocation la plus noble, n’est pas une puissance de domination sur la vie, mais un service rendu à la personne.
Saint Ambroise de Milan développe cette idée lorsqu’il affirme : « La miséricorde est la plénitude de la justice » (Saint Ambroise, De Officiis Ministrorum, I,11).
La véritable justice envers l’homme ne consiste pas seulement à reconnaître ses droits abstraits, mais à répondre concrètement à sa fragilité. Une société juste est donc une société qui protège les plus vulnérables et qui refuse que la faiblesse devienne un motif de moindre considération.
Saint Jean Chrysostome, quant à lui, insiste particulièrement sur la proximité nécessaire avec ceux qui souffrent. Pour lui, le Christ est rencontré dans le frère éprouvé : « Si tu veux honorer le corps du Christ, ne le méprise pas lorsqu’il est nu ; ne l’honore pas ici dans l’église avec des ornements précieux tandis que tu le laisses dehors souffrir du froid » (Saint Jean Chrysostome, Homélies sur Matthieu, Homélie 50).
Le Père de l’Église rappelle ainsi que le culte rendu à Dieu ne peut être séparé de la charité envers l’homme.
Cette intuition nous la retrouvons toute la Tradition chrétienne : aimer Dieu et aimer l’homme sont inséparables. Celui qui honore Dieu doit reconnaître son image dans le pauvre, le malade, le faible et le mourant. Le respect de la vie n’est donc pas seulement une question de principe ; il devient un acte d’adoration rendu au Créateur à travers le service de sa créature.
Cette réflexion trouvera un approfondissement particulier dans la pensée du grand Saint Thomas d’Aquin. Le Docteur angélique développe une vision ordonnée de la loi morale, fondée sur la loi naturelle inscrite par Dieu dans le cœur de l’homme.
« La loi naturelle n’est rien d’autre que la participation de la loi éternelle dans la créature raisonnable » (Saint Thomas d’Aquin, Somme théologique, I-II, q.91, a.2).
Cela signifie que la conscience humaine peut reconnaître certaines vérités fondamentales sur le bien et le mal parce qu’elle porte en elle une orientation voulue par Dieu.
Concernant le meurtre de l’innocent, saint Thomas enseigne que l’homme ne peut jamais se faire juge absolu de la valeur d’une vie humaine !
La raison en est que la vie appartient ultimement à Dieu. « La vie humaine est un bien qui relève de la puissance divine, car Dieu seul est le maître de la vie et de la mort » (Saint Thomas d’Aquin, Somme théologique, II-II, q.64, a.5).
Cette affirmation ne retire pas à l’homme sa responsabilité ; elle lui rappelle simplement les limites nécessaires de son pouvoir.
Le développement de la médecine moderne a rendu cette distinction encore plus nécessaire…
L’homme possède aujourd’hui des moyens extraordinaires pour prolonger la vie, mais ces moyens ne doivent jamais conduire à oublier la vérité fondamentale : soigner n’est pas posséder. La technique doit rester au service de la personne, et non transformer la personne en objet de décision.
Le Magistère contemporain de l’Église a repris et approfondi cet enseignement constant. Le Concile Vatican II affirme dans Gaudium et Spes : « Tout ce qui est contraire à la vie elle-même, comme toute espèce d’homicide, le génocide, l’avortement, l’euthanasie et le suicide délibéré lui-même, tout ce qui constitue une violation de l’intégrité de la personne humaine [...] sont des choses infâmes qui déshonorent la civilisation humaine » (Concile Vatican II, Gaudium et Spes, n°27).
Cette affirmation doit être comprise dans toute sa profondeur.
L’Église ne parle pas à partir d’une peur de la modernité, mais à partir d’une vision de l’homme. Elle sait que lorsqu’une société commence à considérer certaines vies comme moins dignes, elle ouvre une blessure profonde dans sa propre conception de l’humanité.
La question de la fin de vie révèle ainsi une question plus fondamentale : quel regard portons-nous sur l’homme ?
Saint Jean-Paul II consacrera à cette question une grande partie de son encyclique Evangelium Vitae. Il y rappelle : « La vie humaine est sacrée parce que, dès son origine, elle comporte l’action créatrice de Dieu et demeure pour toujours dans une relation spéciale avec le Créateur, son unique fin » (Jean-Paul II, Evangelium Vitae, n°53). Cette sacralité n’est pas une propriété que l’homme pourrait retirer à son semblable ; elle appartient à l’être même de la personne.
Ainsi, la Tradition entière de l’Église témoigne d’une même conviction : protéger la vie et accompagner la souffrance ne sont pas deux attitudes séparées. Elles jaillissent d’une même source : la reconnaissance de Dieu comme Seigneur de la vie et la reconnaissance de chaque homme comme frère.
C’est pourquoi l’Église, fidèle à son Seigneur, ne se contente pas de rappeler ce qui est interdit. Elle veut aussi montrer le chemin positif de la charité : celui d’une présence fidèle auprès de ceux qui souffrent, celui d’une médecine au service de la personne, celui d’une société qui ne répond jamais à la vulnérabilité par l’abandon.
C’est dans cette perspective qu’il faut maintenant approfondir la question des soins palliatifs, car ils constituent une réponse profondément humaine et chrétienne au mystère de la souffrance et de la fin de vie.
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IV. L’ÉPREUVE DE LA SOUFFRANCE ET LA VOCATION DES SOINS PALLIATIFS
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« Portez les fardeaux les uns des autres, et vous accomplirez ainsi la loi du Christ » (Ga 6,2).
Le mystère de la souffrance demeure l’une des questions les plus profondes de l’existence humaine. Depuis toujours, l’homme cherche à comprendre pourquoi la maladie, la fragilité et la mort viennent traverser son chemin.
La foi chrétienne ne prétend pas supprimer cette interrogation par une explication facile. Elle ne nie pas la douleur, elle ne minimise pas l’épreuve, elle ne demande pas à l’homme de devenir insensible devant la souffrance. Elle propose quelque chose de plus grand : elle annonce que Dieu lui-même est venu rejoindre l’homme jusque dans la profondeur de son épreuve.
La nouveauté chrétienne ne consiste pas à expliquer la souffrance, mais à révéler la présence de Dieu au cœur de la souffrance.
En Jésus-Christ, Dieu n’est pas demeuré extérieur à la douleur humaine ! Il l’a assumée...
Le Verbe éternel a pris notre chair, il a connu la fatigue, les larmes, l’abandon, l’injustice et la mort. Ainsi, aucune souffrance humaine ne peut désormais être considérée comme étrangère à Dieu.
Saint Jean-Paul II écrit, Salvifici Doloris : « Dans la Croix du Christ, non seulement la Rédemption s’est accomplie par la souffrance, mais la souffrance humaine elle-même a été rachetée » (Jean-Paul II, Lettre apostolique Salvifici Doloris, n°19).
Cette affirmation ne signifie pas que la souffrance serait bonne en elle-même, ni qu’il faudrait la rechercher. La souffrance demeure une blessure de notre condition humaine marquée par la fragilité et donc le péché. Mais le Christ a ouvert un chemin nouveau : ce qui semblait être seulement un lieu de perte peut devenir, dans l’amour, un lieu de rencontre avec Dieu.
C’est pourquoi l’Église ne peut jamais regarder la personne souffrante comme une vie diminuée ou une existence devenue inutile.
Le malade, le vieillard, le mourant ne sont pas des êtres qui auraient perdu leur valeur parce qu’ils ne peuvent plus produire, décider ou participer pleinement aux activités ordinaires de la société.
Ils demeurent des personnes aimées de Dieu, et leur dignité appelle une attention plus grande encore.
Le regard chrétien sur la fin de vie s’oppose donc radicalement à une conception utilitariste de l’homme !
Lorsque la valeur d’une personne est mesurée à son autonomie, à son efficacité ou à sa capacité de jouir de la vie, les plus fragiles deviennent nécessairement les plus menacés. À l’inverse, lorsque la dignité est reconnue comme un don reçu de Dieu, la fragilité devient un appel à la solidarité et à la charité.
C’est ici que prend tout son sens la vocation des soins palliatifs. Ceux-ci manifestent une vérité fondamentale : lorsque l’on ne peut plus guérir une maladie, on peut toujours soigner une personne. Lorsque la médecine ne peut plus ajouter des jours à la vie, elle peut encore ajouter de la vie aux jours qui demeurent.
Les soins palliatifs ne sont donc pas un abandon de la médecine devant la mort. Ils constituent au contraire une forme particulièrement haute de l’art médical, car ils prennent en compte la personne dans toutes ses dimensions : physique, psychologique, familiale, sociale et spirituelle. Ils cherchent à soulager la douleur, à apaiser les angoisses, à soutenir les proches et à permettre à chacun de vivre la dernière étape de son existence entouré et accompagné.
Le Catéchisme de l’Église catholique rappelle à ce sujet : « Même si la mort est considérée comme imminente, les soins habituellement dus à une personne malade ne peuvent être légitimement interrompus » (Catéchisme de l’Église catholique, n°2279). Cette affirmation exprime une vérité essentielle : l’approche de la mort ne diminue pas les devoirs de charité envers une personne ; elle les augmente.
Le chrétien ne demande donc pas une médecine qui refuse toute limite. Il ne demande pas que la vie soit prolongée par tous les moyens possibles lorsque les traitements deviennent disproportionnés ou qu’ils imposent des charges excessives sans bénéfice réel pour le malade. L’Église reconnaît que la mort fait partie de la condition humaine et que l’homme est appelé à remettre son existence entre les mains de Dieu.
Mais accepter la mort naturelle n’est pas provoquer la mort. Renoncer à un traitement disproportionné n’est pas supprimer une personne. Soulager une douleur, même lorsque cela comporte le risque indirect d’abréger quelque peu la vie, n’est pas donner la mort. La tradition morale chrétienne distingue depuis longtemps l’intention de l’acte posé et ses conséquences prévisibles.
Saint Thomas d’Aquin a ainsi montré qu’un acte peut être moralement permis lorsqu’un effet bon est recherché et qu’un effet mauvais n’est ni voulu ni choisi comme moyen. Ce principe, souvent appelé principe du double effet, permet de comprendre que la médecine peut légitimement chercher à soulager la souffrance sans jamais avoir pour intention de provoquer la mort.
Ainsi, administrer un traitement destiné à calmer une douleur intense, même si l’on sait qu’il peut avoir comme conséquence secondaire de diminuer quelque peu la durée de la vie, n’est pas comparable à un acte dont le but direct serait de supprimer cette vie. La différence se trouve dans l’intention profonde : dans un cas, on soigne et on accompagne ; dans l’autre, on provoque volontairement la mort.
Cette distinction est essentielle pour éviter une confusion fréquente. La compassion chrétienne ne consiste pas à supprimer celui qui souffre pour supprimer sa souffrance. Elle consiste à demeurer auprès de lui, à porter avec lui son épreuve, à lui rappeler jusqu’au bout qu’il est aimé.
C’est exactement ce que révèle la parabole du Bon Samaritain. Le Samaritain ne demande pas au blessé s’il souhaite continuer son chemin. Il ne considère pas ses blessures comme une raison de mettre fin à son existence. Il s’approche, il soigne, il prend soin, il accompagne. « Il le vit et fut saisi de compassion » (Lc 10,33). Toute la logique des soins palliatifs est contenue dans ce mouvement : voir, se laisser toucher, se rendre proche, prendre soin.
Le pape François a rappelé cette dimension essentielle : « La véritable compassion ne marginalise personne, ni n’humilie ou n’exclut, et encore moins célèbre la disparition d’une personne » (François, Message aux participants au Congrès mondial de l’Association médicale mondiale, 16 novembre 2017). La compassion authentique ne cherche jamais à éliminer celui qui souffre ; elle cherche à éliminer l’isolement, la douleur abandonnée et le désespoir.
C’est pourquoi l’accès aux soins palliatifs constitue un véritable devoir moral pour une société qui veut respecter la dignité humaine. Une communauté politique ne peut affirmer protéger la vie tout en laissant des personnes affronter seules la maladie grave ou la fin de leur existence. La défense de la vie exige une politique de la présence, du soin et de l’accompagnement.
Il existe ici une profonde cohérence évangélique. Le Christ nous enseigne que nous serons jugés sur l’amour concret porté aux plus petits : « J’étais malade, et vous m’avez visité » (Mt 25,36). Cette parole du Seigneur donne aux soins apportés aux malades une dimension qui dépasse largement l’organisation sanitaire. Ils deviennent un acte spirituel, une œuvre de miséricorde, une manière de servir le Christ lui-même présent dans la personne souffrante.
Ainsi, l’Église ne présente pas seulement une interdiction concernant la mort volontairement provoquée. Elle propose une vision positive de l’homme : une vision où nul n’est de trop, où nul n’est une charge inutile, où toute existence demeure précieuse jusqu’à son terme naturel.
Accompagner jusqu’à la mort n’est pas un échec. C’est parfois l’un des plus grands actes d’amour qu’un être humain puisse accomplir. Car il existe une présence qui vaut plus que toute efficacité : celle qui dit à une personne éprouvée « tu comptes encore, tu es aimé, tu n’es pas seul ».
C’est dans cette lumière que doit maintenant être examinée la question de l’euthanasie. Non pas comme une simple question technique ou juridique, mais comme une interrogation fondamentale sur le regard que l’homme porte sur la vie, la souffrance et la dignité de son semblable.
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V. L’EUTHANASIE À LA LUMIÈRE DE L’ÉVANGILE DE LA VIE
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« Je mets devant toi la vie et la mort, la bénédiction et la malédiction. Choisis donc la vie, afin que tu vives, toi et ta descendance » (Dt 30,19).
La question de l’euthanasie touche au cœur même de la vision chrétienne de l’homme, car elle ne concerne pas seulement un acte médical ou une disposition juridique. Elle pose une interrogation fondamentale : quelle est la place de l’homme devant le mystère de la vie et de la mort ?
La vie humaine est-elle un don reçu, confié à notre responsabilité, ou devient-elle une réalité dont l’homme pourrait disposer selon son propre jugement lorsqu’il estime que certaines conditions d’existence ne seraient plus acceptables ?
L’Église aborde cette question avec beaucoup de gravité, mais aussi avec une profonde compassion.
Elle sait que derrière chaque débat se trouvent des visages, des histoires, des souffrances réelles. Elle connaît l’angoisse de ceux qui craignent une longue maladie, la fatigue de familles éprouvées, la solitude de personnes âgées qui se sentent parfois oubliées. Elle ne porte pas un regard abstrait sur ces situations. Elle contemple le Christ qui s’approche de toute détresse humaine.
Mais précisément parce qu’elle veut servir l’homme véritablement, l’Église rappelle une vérité fondamentale : la compassion ne peut jamais être séparée de la vérité sur la dignité humaine !
Une compassion qui conduirait à considérer la mort comme une réponse à la souffrance manquerait la grandeur de l’homme. Elle risquerait de faire croire que certaines vies, devenues fragiles ou douloureuses, auraient perdu leur valeur.
Or, l’Évangile révèle exactement le contraire !
Le Christ ne mesure jamais la valeur d’une personne à son état de santé, à son autonomie ou à sa capacité d’agir. Il voit toujours un fils ou une fille de Dieu…
C’est pourquoi l’Église affirme que la vie humaine demeure inviolable jusqu’à sa fin naturelle.
Le Catéchisme de l’Église catholique enseigne avec clarté : « L’euthanasie consiste à mettre fin aux jours de personnes handicapées, malades ou mourantes. Elle est moralement irrecevable, quels qu’en soient les motifs et les moyens » (Catéchisme de l’Église catholique, n°2277).
Cette affirmation ne signifie pas que toute intervention médicale visant à soulager la souffrance serait interdite ! Elle rappelle une distinction essentielle : soulager une souffrance n’est pas supprimer une personne…
L’acte euthanasique se définit par une intention précise : provoquer directement la mort afin de mettre fin à une souffrance considérée comme insupportable.
Or, selon la foi chrétienne, l’homme ne reçoit jamais l’autorité de décider que la vie d’un autre être humain n’a plus de valeur ou qu’elle devrait prendre fin pour résoudre une situation douloureuse.
Saint Jean-Paul II l’a exprimé ainsi dans Evangelium Vitae : « L’euthanasie est une grave violation de la loi de Dieu, en tant que suppression délibérée, moralement inacceptable, d’une personne humaine » (Jean-Paul II, Evangelium Vitae, n°65).
Cette parole s’enracine dans la conviction que Dieu seul est Seigneur de la vie. L’homme peut accompagner la vie, il peut la soigner, il peut soulager les souffrances qui l’atteignent ; mais il ne peut jamais se placer comme maître absolu de son commencement ou de sa fin.
Cette vérité concerne également la demande d’une personne qui, dans une situation de grande souffrance, exprimerait le désir de mourir. L’Église accueille cette parole avec respect et compassion. Elle ne condamne pas la personne éprouvée ; elle cherche à comprendre ce qui se cache derrière cette demande : souvent une douleur trop grande, une peur de devenir un poids, une solitude profonde, un manque d’espérance.
Une demande de mort est fréquemment moins l’expression d’un véritable désir de disparaître que le cri d’une personne qui demande à être rejointe. Elle dit parfois : « Je ne veux plus souffrir seul », « Je ne veux plus être une charge », « Je voudrais encore être aimé ». La réponse chrétienne ne peut donc être d’abord une réponse technique ; elle doit être une réponse de présence, de proximité et d’amour.
C’est ici que se manifeste une différence essentielle entre deux conceptions de la compassion. La première pourrait considérer que l’amour consiste à supprimer la souffrance en supprimant celui qui souffre. La seconde, éclairée par le Christ, comprend que l’amour consiste à demeurer auprès de celui qui souffre, à partager son fardeau et à lui révéler que sa vie conserve toute sa valeur.
Le pape Benoît XVI rappelle cette exigence lorsqu’il écrit : « La grandeur de l’humanité est déterminée essentiellement par sa relation à la souffrance et à celui qui souffre » (Benoît XVI, Encyclique Spe Salvi, n°38).
Une société se révèle donc dans la manière dont elle accompagne ses membres les plus vulnérables !
La question véritable n’est pas seulement : « Sommes-nous capables de mettre fin à une souffrance ? », mais : « Sommes-nous capables d’aimer suffisamment pour ne pas abandonner celui qui souffre ? »
Cette question revêt une importance particulière pour les personnes âgées, handicapées ou gravement malades...
Une société qui introduit la possibilité de provoquer volontairement la mort risque progressivement de modifier le regard porté sur la fragilité. Même lorsque l’intention première est de répondre à des situations exceptionnelles, un changement culturel plus profond peut apparaître : celui selon lequel certaines vies seraient moins dignes parce qu’elles nécessitent davantage de soins.
L’Église alerte sur ce danger non par pessimisme, mais par souci des plus faibles.
Saint Jean-Paul II écrivait déjà : « Nous sommes confrontés à une réalité plus vaste qui peut être considérée comme une véritable structure de péché contre la vie humaine » (Jean-Paul II, Evangelium Vitae, n°12). Il désignait ainsi une mentalité qui, progressivement, pourrait conduire à privilégier l’efficacité, l’autonomie ou la productivité au détriment de la dignité intrinsèque de la personne.
Cependant, la réponse chrétienne ne peut jamais être seulement défensive. Elle doit proposer un chemin plus beau et plus humain. Face à la tentation de répondre à la souffrance par la mort, l’Évangile propose ce que l’on pourrait appeler : une civilisation de la proximité.
Face à la peur d’être inutile, il rappelle que chaque personne est aimée gratuitement.
Face à la solitude, il appelle une communauté capable de présence.
C’est pourquoi la question de l’euthanasie est inséparable de celle des soins palliatifs. Une société qui veut réellement respecter la liberté et la dignité des personnes doit leur offrir les moyens d’être soulagées, accompagnées et entourées. La liberté véritable n’est pas seulement la possibilité de choisir ; elle est aussi la possibilité de ne pas être abandonnée.
Le chrétien sait que la mort n’est pas le dernier mot de l’existence humaine. La souffrance peut être profonde, parfois mystérieuse, mais elle est toujours traversée par l’espérance du Christ ressuscité. Celui qui accompagne un mourant chrétien ne lui promet pas seulement une diminution de ses douleurs ; il lui annonce aussi qu’il demeure attendu par Dieu.
C’est pourquoi la proximité auprès des mourants possède une dimension spirituelle incomparable.
Elle rappelle que l’homme n’est jamais réduit à son corps souffrant. Il est une personne appelée à la communion éternelle avec Dieu. Les derniers instants de la vie terrestre peuvent devenir un temps de réconciliation, de confiance, d’abandon entre les mains du Père.
Ainsi, l’Évangile de la vie ne se contente pas de dire « non » à ce qui détruit l’homme. Il proclame un « oui » plus grand : oui à la dignité de toute personne ; oui à la compassion véritable ; oui à une médecine qui soigne sans tuer ; oui à une société qui accompagne sans abandonner.
Le commandement « Tu ne tueras pas » trouve alors toute sa profondeur. Il n’est pas une parole de refus seulement, mais une invitation à devenir témoins de l’amour de Dieu pour toute vie humaine.
Il nous conduit enfin vers la question ultime : celle du sens éternel de l’existence, car toute réflexion chrétienne sur la vie terrestre s’achève nécessairement dans la contemplation de la vie qui ne finit pas.
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VI. DEVANT LE SEIGNEUR DE LA VIE : LE JUGEMENT, LA MISÉRICORDE
ET L’ESPÉRANCE ÉTERNELLE
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« Il est réservé aux hommes de mourir une seule fois, et après cela vient le jugement » (He 9,27).
Toute catéchèse chrétienne serait incomplète si elle s’arrêtait aux réalités terrestres.
La foi de l’Église ne considère jamais l’existence humaine comme enfermée dans les seules limites du temps présent. La vie reçue de Dieu possède une dimension éternelle. L’homme n’est pas seulement un être destiné à quelques années d’existence sur cette terre ; il est une créature appelée à la communion définitive avec son Créateur.
C’est pourquoi la question du respect de la vie humaine, jusque dans son dernier souffle, conduit nécessairement à la question du jugement. Non pas un jugement conçu comme une menace extérieure ou une condamnation arbitraire, mais la manifestation de la vérité de notre vie devant Celui qui nous a aimés le premier. Le Christ, Seigneur de la vie, révélera un jour la vérité profonde de chaque existence humaine. Ce jour-là apparaîtra ce que nous aurons fait de l’amour reçu et de l’amour donné.
Notre Seigneur Jésus-Christ lui-même nous a révélé cette réalité dans la grande scène du jugement dernier : « Quand le Fils de l’homme viendra dans sa gloire, et tous les anges avec lui, alors il siégera sur son trône de gloire. Toutes les nations seront rassemblées devant lui » (Mt 25,31-32).
Le Christ ne demande pas d’abord aux hommes ce qu’ils auront possédé, réussi ou accumulé.
Il révèle une autre mesure, celle de l’amour concret : « J’avais faim, et vous m’avez donné à manger ; j’avais soif, et vous m’avez donné à boire ; j’étais un étranger, et vous m’avez accueilli ; j’étais malade, et vous m’avez visité » (Mt 25,35-36).
Cette parole du Seigneur éclaire profondément la question de la fin de vie.
Le malade, le mourant, la personne âgée dépendante ne sont pas seulement des personnes auxquelles nous devons apporter une assistance matérielle, extérieure.
Ils sont ceux en qui le Christ vient à notre rencontre.
Le service rendu à celui qui souffre devient un service rendu au Seigneur lui-même : « Amen, je vous le dis : chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait » (Mt 25,40).
Ainsi, la manière dont une société accompagne ses membres les plus fragiles possède une dimension spirituelle profonde. Elle révèle une conception de l’homme et, au-delà, une conception de Dieu.
Une civilisation qui abandonne le faible révèle une blessure dans sa compréhension de l’être humain.
Une civilisation qui entoure le faible de soins, de présence et d’amour manifeste quelque chose du cœur même de Dieu.
C’est pourquoi le respect de la vie et l’accompagnement de la souffrance ne sont pas seulement des questions morales parmi d’autres. Ils touchent au centre même de la vocation chrétienne : aimer comme le Christ a aimé. « A ceci tous reconnaîtront que vous êtes mes disciples : si vous avez de l’amour les uns pour les autres » (Jn 13,35).
La charité chrétienne ne peut cependant être séparée de la vérité.
Aimer véritablement une personne signifie vouloir son bien véritable, et non simplement répondre à une demande immédiate lorsque celle-ci est marquée par le désespoir ou la solitude.
La compassion chrétienne n’est pas une compassion qui confirme l’homme dans sa détresse ; elle est une compassion qui l’accompagne vers l’espérance.
Saint Augustin écrivait : « La charité sans la vérité n’est pas la charité » (Saint Augustin, Commentaire de la première épître de saint Jean, VII,8).
Cette parole rappelle que l’amour véritable possède une exigence intérieure. Il ne suffit pas de vouloir soulager une souffrance ; il faut encore discerner ce qui conduit réellement au bien de la personne aimée.
Dans cette perspective, dire qu’une vie demeure sacrée jusqu’à son terme naturel n’est pas manquer de compassion. C’est au contraire reconnaître une vérité plus grande : même lorsqu’une personne ne peut plus rien faire, elle demeure quelqu’un à aimer. Même lorsqu’elle ne peut plus parler, elle demeure quelqu’un à écouter. Même lorsqu’elle approche de la mort, elle demeure quelqu’un à accompagner.
Le Christ sur la Croix révèle la profondeur ultime de cette vérité. Aux yeux du monde, sa vie semble alors réduite à l’échec, à l’impuissance et à la souffrance. Pourtant, c’est précisément dans cet apparent dépouillement que se manifeste l’amour le plus grand : « Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis » (Jn 15,13).
La Croix nous apprend ainsi que la dignité humaine ne disparaît jamais lorsque l’homme devient vulnérable. Bien plus, elle se révèle d’une manière nouvelle. Le Christ crucifié nous montre que l’amour atteint son sommet lorsqu’il demeure fidèle auprès de celui qui ne peut plus rien offrir en retour.
C’est pourquoi l’accompagnement des mourants est une œuvre profondément spirituelle.
Être présent auprès d’une personne qui achève son chemin terrestre, c’est lui rappeler qu’elle est encore appelée, encore aimée, encore attendue par Dieu.
C’est parfois l’aider à recevoir le pardon, à retrouver la paix intérieure, à se préparer à la rencontre avec Celui qui vient.
L’Église a toujours entouré les derniers moments de la vie humaine par une attention particulière. Le sacrement de l’Onction des malades, la prière pour les agonisants, le viatique reçu comme nourriture pour le passage vers la vie éternelle manifestent cette certitude : la mort chrétienne n’est pas un abandon dans le néant, mais un passage vers le Père.
Le Catéchisme de l’Église catholique enseigne : « Le chrétien qui meurt dans le Christ Jésus va ‘habiter auprès du Seigneur’ » (Catéchisme de l’Église catholique, n°1020). Cette espérance ne supprime pas la douleur de la séparation humaine, mais elle lui ouvre un horizon nouveau. La mort demeure une épreuve, mais elle n’est plus une fin absurde.
Dans cette lumière, le chrétien comprend aussi sa propre responsabilité.
Le commandement « Tu ne tueras pas » n’est pas seulement une parole concernant les autres ; il est une invitation à devenir soi-même un témoin de l’Évangile de la vie. Chaque fois que nous protégeons une existence fragile, chaque fois que nous visitons un malade, chaque fois que nous refusons l’indifférence envers celui qui souffre, nous témoignons déjà du Royaume qui vient.
Mais cette responsabilité est également un appel à l’humilité. Nous ne sommes pas les maîtres de la vie des autres ; nous sommes leurs serviteurs. Nous ne sommes pas les juges de la valeur d’une existence ; nous sommes les témoins de l’amour de Dieu qui précède toute vie et qui l’accompagne jusqu’à son accomplissement.
Au terme de notre pèlerinage terrestre, le Christ ne nous demandera pas seulement si nous avons défendu des principes ; Il nous demandera si nous avons aimé.
Il ne séparera jamais la vérité de la charité, ni la charité de la vérité. Il manifestera que la fidélité au commandement de Dieu et le service du frère ne sont qu’une seule et même réponse à son amour.
C’est pourquoi le chrétien est appelé à proclamer avec confiance : aucune vie n’est inutile, aucun souffrant n’est abandonné, aucun mourant n’est oublié. Car derrière chaque visage humain se cache une vocation éternelle. Chaque personne est appelée à contempler Dieu.
Le dernier mot de l’existence humaine n’appartient donc pas à la maladie, à la souffrance ou à la mort. Il appartient au Christ ressuscité.
« Je suis l’Alpha et l’Oméga, le Premier et le Dernier, le commencement et la fin » (Ap 22,13).
En Lui, toute vie trouve son origine et son accomplissement. En Lui, la mort elle-même devient un passage vers la vie.
En Lui, le respect de la vie humaine jusqu’à son terme naturel devient non seulement une exigence morale, mais un acte d’espérance.
Car celui qui aime la vie que Dieu donne se prépare déjà à recevoir la vie que Dieu promet.
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EN CONCLUSION : SERVITEURS DE LA VIE, TÉMOINS DE L'ESPÉRANCE
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« Je suis venu pour qu'ils aient la vie et qu'ils l'aient en abondance » (Jn 10,10).
Au terme de cette méditation sur le cinquième commandement, nous revenons à cette parole du Christ, qui résume tout l'Évangile de la vie. Jésus n'est pas venu ajouter une règle morale parmi d'autres ; Il est venu révéler le visage du Père et manifester la valeur infinie de toute vie humaine. Reçue de Dieu, toute existence est appelée à trouver en Lui son accomplissement.
Le commandement « Tu ne tueras pas » (Ex 20,13) n'est donc pas seulement une interdiction ; il est un appel à reconnaître, dans chaque personne humaine, un enfant bien-aimé de Dieu. La maladie, la dépendance ou la proximité de la mort n'enlèvent rien à cette dignité. Celle-ci ne dépend ni de l'autonomie, ni de l'utilité sociale, ni de la qualité de vie ; elle est enracinée dans l'être même de la personne, créée à l'image de Dieu. « L'homme est la seule créature sur terre que Dieu a voulue pour elle-même » (Concile Vatican II, Gaudium et Spes, n°24).
C'est pourquoi la réponse chrétienne à la souffrance ne peut jamais être l'abandon. Lorsque la médecine ne peut plus guérir, elle demeure appelée à soigner. Les soins palliatifs en sont une expression particulièrement noble : ils rappellent que le malade n'est jamais seulement un corps à traiter, mais une personne à accompagner. Ils témoignent que la présence, la compassion et la fidélité sont souvent le plus beau visage de la charité.
Ainsi, deux devoirs inséparables s'imposent à la conscience chrétienne : protéger toute vie humaine contre toute atteinte volontaire, et faire en sorte que nul ne soit abandonné à la souffrance, à la solitude ou au désespoir. Défendre la vie sans accompagner la souffrance serait incomplet ; accompagner la souffrance en supprimant la vie serait trahir la dignité de l'homme. La véritable charité unit toujours la vérité et la miséricorde. « La charité trouve sa joie dans ce qui est vrai » (1 Co 13,6).
Le chrétien ne peut donc demeurer silencieux lorsque la dignité de la personne humaine est en jeu. Non pour condamner les personnes, mais pour annoncer avec douceur et fermeté l'Évangile de la vie. Car l'espérance chrétienne repose sur une certitude : la mort n'a pas le dernier mot. Le Christ ressuscité est le Seigneur de la vie. « Si nous sommes passés par la mort avec le Christ, nous croyons que nous vivrons aussi avec lui » (Rm 6,8).
Mais cette espérance nous rappelle aussi notre responsabilité. Notre vie sera un jour manifestée devant Dieu. Le Seigneur nous l'a révélé : « Venez, les bénis de mon Père... Car j'étais malade et vous m'avez visité » (Mt 25,34-36). Nous ne serons pas seulement interrogés sur les maux que nous aurons évités, mais sur l'amour que nous aurons donné. Saint Jean de la Croix résume cette vérité avec une admirable simplicité : « Au soir de cette vie, nous serons jugés sur l'amour » (Saint Jean de la Croix, Dits de lumière et d'amour, 64).
Voilà pourquoi défendre la vie n'est pas d'abord une prise de position ; c'est une fidélité au Créateur et une préparation à la rencontre avec Lui. Prendre soin du malade, soutenir une famille éprouvée, visiter une personne âgée, promouvoir les soins palliatifs, protéger les plus faibles : tout cela est déjà une œuvre du Royaume de Dieu.
Puissions-nous donc recevoir du Seigneur un regard renouvelé sur toute vie humaine et reconnaître, jusque dans le visage du plus fragile, le visage du Christ lui-même. Et lorsque viendra pour chacun de nous l'heure du grand passage, puissions-nous remettre notre vie entre les mains du Père en redisant avec Jésus : « Père, entre tes mains je remets mon esprit » (Lc 23,46), dans l'espérance de cette promesse : « Heureux les morts qui meurent dans le Seigneur » (Ap 14,13).
Car Celui qui nous a donné la vie est aussi Celui qui nous appelle à la Vie éternelle.
+ Abbé Valérian
Prêtre
16.07.2026