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Abbé VALERIAN

la Croix Glorieuse

14.09.2026

A l’occasions de la fête de la Croix Glorieuse…

Arrêtons-nous quelques instants sur le mystère de la Croix

avec une homélie de Saint André de Crête

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LA CROIX,

GLOIRE ET EXALTATION DU CHRIST

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LE TRÉSOR DE LA CROIX

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« Quelle grande chose que de posséder la Croix : celui qui la possède, possède un trésor. » Il y a dans cette parole de saint André de Crète un paradoxe qui suffit presque à lui seul à nous introduire dans le mystère chrétien. Comment un instrument de supplice peut-il être appelé un trésor ? Comment ce qui fut pour le Christ le lieu de l'humiliation, de la souffrance et de la mort peut-il devenir pour l'Église le signe de son salut ? Rien, si nous nous en tenons aux apparences, ne semble justifier une telle affirmation. Et pourtant, c'est précisément là que commence le regard chrétien : la Croix ne doit pas être considérée séparément de celui qui y est suspendu, car sa grandeur ne vient pas de la souffrance qu'elle représente, mais de l'amour avec lequel le Christ l'a assumée. Ce qui était l'instrument de sa condamnation devient ainsi le lieu de son offrande, et ce qui semblait annoncer sa défaite devient le lieu où s'accomplit son œuvre.

Saint André insiste sur le fait que le Christ meurt volontairement. Ce terme est décisif, car il permet de comprendre que la Passion n'est pas simplement quelque chose qui arrive à Jésus, mais l'accomplissement libre de sa mission. Celui qui est livré aux hommes est aussi celui qui se livre lui-même. Sa liberté ne consiste plus à se soustraire à ce qui le menace, mais à demeurer dans l'amour lorsque tout pourrait l'en détourner. Le Christ ne répond pas à la violence par une violence plus grande ; il ne laisse pas le mal décider de la forme de son amour. C'est pourquoi sa mort est une offrande. Il reçoit du Père sa vie et la remet entre ses mains, manifestant ainsi une liberté plus profonde que celle qui consiste à préserver son existence : la liberté de pouvoir se donner tout entier.

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L'ŒUVRE DU SALUT

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C'est précisément dans ce don que se trouve le mystère du salut. Le péché n'est pas seulement une faute inscrite dans le passé de l'homme ; il est une rupture qui l'éloigne de Dieu et atteint sa capacité même à revenir vers lui. Lorsque saint André reprend l'image paulinienne du « document » qui est déchiré et cloué à la Croix, il exprime cette œuvre de réconciliation : ce qui témoignait contre l'homme et le maintenait dans la séparation est assumé par le Christ. Dieu ne se contente donc pas de déclarer extérieurement que la faute est pardonnée ; dans son Fils, il vient rejoindre l'homme au lieu même où il s'est éloigné de lui. Le Christ porte notre condition jusque dans ses conséquences les plus profondes afin de nous rendre à la communion pour laquelle nous avons été créés.

Cette manière de comprendre le salut permet de saisir pourquoi la tradition des Pères a si souvent rapproché l'arbre du Paradis et l'arbre de la Croix. Il existe entre eux une correspondance qui touche au cœur même de l'histoire humaine. Le premier Adam avait reçu la vie comme un don, mais avait voulu s'en emparer en dehors de Dieu ; le Christ, nouvel Adam, reçoit tout du Père et se remet entièrement entre ses mains. Là où l'homme avait voulu prendre, le Christ se donne. Saint Irénée de Lyon exprime cette restauration par la notion de « récapitulation » : le Christ reprend en lui l'histoire de l'homme afin de la conduire vers son accomplissement. La Croix n'est donc pas un événement isolé qui surviendrait à la fin d'une histoire ; elle en recueille toute la tragédie et en ouvre l'issue. L'arbre qui avait été associé à la désobéissance devient le lieu de l'obéissance parfaite, et l'homme, qui avait perdu le chemin de la vie, est reconduit vers sa source.

Mais cette restauration devait rejoindre l'homme jusque dans ce qui semblait constituer la limite infranchissable de son existence : la mort. Saint André peut ainsi dire que, sans la Croix, « la mort n'aurait pas été terrassée ». Le Christ ne sauve pas l'homme en demeurant à distance de sa condition mortelle ; il l'assume jusqu'au bout. Celui qui est la Vie entre réellement dans la mort, et c'est précisément ainsi que la mort cesse d'être le dernier horizon de l'existence humaine. La tradition patristique contemplera dans ce mystère la descente du Christ aux enfers : il rejoint l'homme jusque dans le lieu où celui-ci ne pouvait plus espérer retrouver Dieu. La mort est ainsi traversée par celui qu'elle ne peut retenir, et le chemin du Christ conduit désormais au-delà de ce qui paraissait constituer la limite définitive de la destinée humaine.

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LA GLOIRE DU CHRIST

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C'est à partir de là que devient intelligible l'affirmation, plus surprenante encore, selon laquelle la Croix est la « gloire » du Christ. Il faut pour cela accepter de purifier notre idée de la gloire. Nous la concevons spontanément comme l'aboutissement d'une réussite, comme la manifestation visible d'une puissance reconnue par les autres. Or l'Évangile selon saint Jean place la glorification de Jésus au moment même où s'approche sa Passion : « Maintenant le Fils de l'homme a été glorifié. » La gloire du Christ ne vient donc pas simplement après la Croix ; elle se révèle dans ce qui s'y accomplit, parce que la Croix manifeste jusqu'au bout l'amour dont le Fils vit.

C'est ici que la théologie de la Croix rejoint le mystère même de Dieu. Sur le Calvaire, le Père ne se révèle pas comme celui qui réclamerait la souffrance du Fils avant d'accorder son pardon ; il se révèle comme celui vers qui le Fils demeure tourné dans une confiance parfaite. Le Fils, de son côté, ne se révèle pas comme une victime passive de la fatalité, mais comme celui qui remet librement sa vie entre les mains du Père. La Croix laisse ainsi entrevoir une vérité que l'Église ne cessera de contempler : la gloire de Dieu n'est pas une puissance qui s'impose, mais l'amour qui se donne. C'est pourquoi l'abaissement du Christ n'est pas l'opposé de sa gloire ; il en est la manifestation paradoxale. Ce qui apparaît comme un dépouillement révèle en réalité la profondeur du don, et ce qui semble réduire le Christ au silence devient la révélation de son identité.

La parole que saint André cite ensuite prend alors toute sa profondeur : « Quand j'aurai été élevé de terre, j'attirerai à moi tous les hommes. » L'élévation dont parle Jésus désigne à la fois la Croix et l'exaltation. Il est élevé sur le bois, et cette élévation manifeste déjà la gloire vers laquelle il se dirige. Saint Paul exprimera la même unité lorsqu'il parlera du Christ qui, après s'être abaissé jusqu'à la mort de la Croix, est exalté par le Père. L'exaltation ne vient donc pas effacer l'abaissement ; elle en révèle le sens. Celui qui est élevé dans la gloire est bien celui qui s'est donné dans l'humilité, et c'est précisément cette continuité qui permet de comprendre la Croix comme le lieu où le Fils accomplit sa mission.

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LA CROIX ET LE DESTIN DU CHRÉTIEN

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Cette révélation du Christ transforme nécessairement la manière dont le chrétien comprend sa propre existence. Si la gloire du Fils s'accomplit dans le don de sa vie, celui qui veut le suivre ne peut chercher sa propre grandeur selon les critères du monde. Prendre sa croix ne signifie pas rechercher la souffrance, ni considérer toute épreuve comme bonne en elle-même ; cela signifie entrer dans cette liberté que le Christ révèle, une liberté qui ne mesure plus la valeur de l'existence à ce qu'elle parvient à conserver, mais à ce qu'elle est capable de donner. Il y a dans toute vie chrétienne une lente conversion du regard par laquelle l'homme apprend que certaines renonciations peuvent devenir des lieux de grâce, que le pardon exige parfois de renoncer à une réparation immédiate, et que la fidélité peut demeurer féconde même lorsqu'elle ne produit aucun résultat visible.

La Croix devient alors la lumière à laquelle le chrétien peut relire sa propre histoire. Elle ne lui promet pas une existence délivrée de toute épreuve, mais elle lui apprend à ne pas mesurer la valeur d'une vie à la seule apparence de ses circonstances. Le Christ lui-même a connu l'abandon, le silence, l'incompréhension et la mort ; pourtant aucune de ces réalités n'a pu définir le sens ultime de son existence, parce que son existence demeurait entièrement orientée vers le Père. Le chrétien découvre alors que suivre le Christ ne consiste pas à être préservé de toute nuit, mais à apprendre à demeurer dans la foi lorsque la lumière semble s'être retirée.

C'est pourquoi la Croix demeure le véritable trésor dont parle saint André. Elle ne nous donne pas une explication abstraite de la souffrance ; elle nous révèle une manière nouvelle de comprendre Dieu, l'homme et notre propre destinée. Elle nous montre un Dieu qui ne demeure pas extérieur à notre condition, mais qui vient la rejoindre jusque dans ses profondeurs ; un Christ dont la liberté se manifeste dans le don de soi ; une gloire qui ne consiste pas à s'élever au-dessus des autres, mais à recevoir du Père l'accomplissement de ce que l'amour a commencé. Et, devant cette Croix, le chrétien apprend peu à peu à comprendre sa propre vie : il ne lui appartient pas d'assurer par lui-même le sens de son existence, mais de recevoir une vie qui lui est donnée et de découvrir que le don de soi, loin de diminuer l'homme, le conduit vers cette plénitude pour laquelle il a été créé. La Croix devient alors non seulement le lieu où nous contemplons le Christ, mais celui où nous découvrons ce que signifie être configuré à lui : passer avec lui de l'abaissement à la gloire, de la dépossession à la liberté, et de la mort à la vie.

VOICI NOTRE TEXTE

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HOMÉLIE DE SAINT ANDRÉ DE CRÈTE

La croix,

gloire et exaltation du Christ

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Nous célébrons la fête de la Croix, de cette Croix qui a chassé les ténèbres et ramené la lumière. Nous célébrons la fête de la Croix et, avec le Crucifié, nous sommes portés vers les hauteurs, nous laissons sous nos pieds la terre et le péché pour obtenir les biens du ciel. ~ Quelle grande chose que de posséder la Croix : celui qui la possède, possède un trésor. ~ Je viens d’employer le mot de trésor pour désigner ce qu’on appelle et qui est réellement le meilleur et le plus magnifique de tous les biens ; car c’est en lui, par lui et pour lui que tout l’essentiel de notre salut consiste et a été restauré pour nous.

En effet, s’il n’y avait pas eu la Croix, le Christ n’aurait pas été crucifié, la vie n’aurait pas été clouée au gibet, et les sources de l’immortalité, le sang et l’eau qui purifient le monde, n’auraient pas jailli de son côté, le document reconnaissant le péché n’aurait pas été déchiré, nous n’aurions pas reçu la liberté, nous n’aurions pas profité de l’arbre de vie, le paradis ne se serait pas ouvert. ~ S’il n’y avait pas eu la Croix, la mort n’aurait pas été terrassée, l’enfer n’aurait pas été dépouillé de ses armes. ~

La Croix est donc une chose grande et précieuse. Grande, parce qu’elle a produit de nombreux biens, et d’autant plus nombreux que les miracles et les souffrances du Christ ont triomphé davantage. C’est une chose précieuse, parce que la Croix est à la fois la souffrance et le trophée de Dieu. Elle est sa souffrance, parce que c’est sur elle qu’il est mort volontairement ; elle est son trophée, parce que le diable y a été blessé et vaincu, et que la mort y a été vaincue avec lui ; les verrous de l’enfer y ont été brisés, et la Croix est devenue le salut du monde entier. ~

La Croix est appelée la gloire du Christ, et son exaltation. On voit en elle la coupe désirée, la récapitulation de tous les supplices que le Christ a endurés pour nous. Que la Croix soit la gloire du Christ, écoute-le nous le dire lui-même : Maintenant le Fils de l’homme a été glorifié, et Dieu a été glorifié en lui. Si Dieu a été glorifié en lui, Dieu en retour lui donnera sa propre gloire. Et encore : Toi, Père, glorifie-moi de la gloire que j’avais auprès de toi avant le commencement du monde. Et encore : Père, glorifie ton nom. Alors, du ciel vint une voix qui disait : Je l’ai glorifié et je le glorifierai encore. Cela désignait la gloire qu’il devait obtenir sur la Croix. ~

Que la Croix soit aussi l’exaltation du Christ, tu l’apprends lorsqu’il dit lui-même : Quand j’aurai été élevé de terre, j’attirerai à moi tous les hommes. Tu vois : la Croix est la gloire et l’exaltation du Christ.

Abbé Valérian

14.09.2026